En janvier, les couloirs animés des Rendez-vous d’Unifrance 2026 bruissent d’accréditations et de conversations en plusieurs langues. Ce grand marché professionnel, un des plus importants au monde, voué à la promotion internationale du cinéma et de l’audiovisuel français, rassemble acheteurs, distributeurs, artistes et journalistes venus ausculter une production qui, malgré les vents contraires, continue d’imposer sa place sur la scène mondiale.
Ascenseurs feutrés, badges au cou : un ballet discret s’organise au cœur de la capitale française. L’anglais, l’espagnol, le portugais et parfois le québécois se mêlent dans un flux continu. D’un étage à l’autre de l’hôtel Sofitel Paris Arc de Triomphe, les regards se croisent, les poignées de main s’enchaînent. Dans les salons, autour de tables où journalistes et professionnels se succèdent à cadence soutenue, les journées s’étirent, ponctuées de discussions serrées. Le cinéma français se met en vitrine et tente de séduire.
Quelques jours plus tôt, la Journée de l’export a donné le ton. Des acteurs de l’industrie y ont dressé un état des lieux d’un secteur en pleine mutation. Au cœur de ce dispositif, Unifrance joue un rôle de pivot. Créée en 1949, l’organisation coordonne la promotion internationale d’un secteur qui produit près de 300 films par an, soit l’un des volumes les plus élevés de la planète hors États-Unis.
Concrètement, cela signifie plusieurs sorties chaque semaine, dans tous les registres, du cinéma d’auteur aux productions grand public. « La mission essentielle d’Unifrance, c’est la promotion en dehors de France du cinéma et de l’audiovisuel français au sens le plus large », rappelle son président, Gilles Pélisson.
En quelques jours, plus de 400 acheteurs venus de 40 pays et une centaine de journalistes étrangers rencontrent artistes et producteurs. Pour la directrice générale Daniela Elstner, le moment est crucial. « Les marchés changent beaucoup. […] Notre rôle, c’est de s’adapter vite et d’être au plus près des besoins de nos membres. »
Mais derrière l’effervescence, une réalité plus fragile se dessine. Partout, la fréquentation des salles recule. « Dans la majorité des pays du monde, les gens vont moins au cinéma », soulève Gilles Pélisson. Dans les discussions, une même idée revient : les plateformes ont profondément rebattu les cartes.
À l’écart des tables d’entrevue, les rencontres se concentrent sur les stratégies de sortie, les nouvelles fenêtres d’exploitation, les équilibres à réinventer. Netflix, Amazon, Disney+, autant d’intervenants qui redéfinissent les règles du jeu. « Comment on maintient un écosystème […] pour ne pas être atrophié ? » demande M. Pélisson, évoquant la puissance financière de ces groupes mondiaux.
Une inquiétude largement partagée. Venue couvrir l’événement pour la radio publique portugaise RTP Antena 1, la journaliste Margarida Vaz élargit la perspective. « On doit avoir un cinéma européen fort […] sinon on va être condamnés à seulement avoir du cinéma américain, qui est à mille lieues de nos réalités. » Elle insiste sur le rôle structurant de la France. « Le 7e art hexagonal est un moteur en Europe. Il est bien organisé, il sait s’adapter et il continue de produire. Il agit comme une locomotive qui tire le cinéma européen vers l’avant. »
Les chiffres provisoires dévoilés en janvier apportent néanmoins un certain répit. En 2025, les films français devraient avoir cumulé 42,5 millions d’entrées à l’étranger, générant des recettes de près de 272 millions d’euros, soit environ 400 millions de dollars canadiens. Sur place, ces résultats sont accueillis avec un mélange de satisfaction et de prudence. Une performance solide, qui confirme la capacité du cinéma français à circuler à l’international, mais qui demeure encore en deçà des niveaux observés avant la pandémie de COVID-19, dont les effets continuent de peser sur la fréquentation des salles et les habitudes du public.
Le Québec est régulièrement au cœur des propos. Porte d’entrée vers l’Amérique du Nord, il incarne un marché à la fois proche et exigeant, qu’il faut aussi savoir comprendre. Le Canada s’impose comme le principal territoire de diffusion des œuvres françaises hors de l’Europe, ce qui confirme l’importance stratégique de l’espace francophone.
« On partage une langue commune, mais on ne peut pas tenir cela pour acquis », souligne Gilles Pélisson. Les professionnels évoquent les tournages à Montréal, les coproductions et la nécessité de s’adapter aux réalités locales. « C’est un devoir culturel d’être présent au Québec, mais ce n’est pas toujours facile », ajoute Daniela Elstner.
D’un entretien à l’autre, la diversité des œuvres tricolores saute aux yeux. Films d’auteur, fresques historiques, comédies populaires, animation : le spectre est large. Présent pour promouvoir son film Gourou, lancé au Québec en janvier dernier, l’acteur et réalisateur Pierre Niney en fait un marqueur essentiel. « On fait des films très différents. J’ai moi-même tourné dans toutes sortes de registres… Cette diversité, c’est vraiment ce qui nous définit », souligne-t-il en entrevue. Avant d’ajouter : « Les films français s’exportent parfois très bien, parfois pas du tout. Le marché reste imprévisible, mais cette diversité, c’est aussi ce qui permet de toucher tous les publics. »
Cette présence internationale se lit aussi dans les trajectoires individuelles. Figure majeure du cinéma français, Isabelle Huppert revient pour Le Devoir sur une carrière largement ouverte sur l’étranger. « J’ai beaucoup tourné à l’étranger et j’ai vu combien le cinéma français rayonne. Le cinéma français se défend très bien tout seul », confie-t-elle, avec une forme de distance tranquille.
De passage pour évoquer le film La femme la plus riche du monde, elle dit aussi son intérêt pour le cinéma d’ici, exprimant le souhait de collaborer avec des cinéastes québécois et canadiens, de Denis Villeneuve à Xavier Dolan, en passant par Monia Chokri ou Denys Arcand. « On ne reçoit que de bonnes nouvelles de votre coin de pays », glisse-t-elle, sourire en coin.
Au-delà des chiffres et des stratégies, une conviction traverse ces Rendez-vous. Le public, partout, reste en attente d’histoires, et le cinéma français continue de faire rêver. « On a cette richesse, cette diversité, de création qui parle à toutes et tous », résume Gilles Pélisson, convaincu que cet imaginaire demeure l’un des moteurs essentiels de son attraction internationale.
Ismaël Houdassine était l’invité d’Unifrance.
