À Paris, une fresque géante métamorphose les sous-sols du ministère de la Culture en une grotte pariétale contemporaine

Mar 18, 2026 | Paris

Depuis quelques jours, les sous-sols du Quadrilatère des archives, situé au 54 rue des Francs-Bourgeois (Paris IIIe arrondissement), se sont métamorphosés. Le ministère de la Culture a choisi Ingrid Portal pour réaliser Les Voies du regard, une fresque de 220 mètres de long dans les couloirs menant à la salle Sonia Delaunay, l’espace où se décident les entrées dans les collections nationales. Avec des couleurs douces, des lignes sinueuses et des formes organiques, la jeune artiste offre une déambulation sensible en plusieurs temps pour préparer le regard.

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Des partitions dessinées aux parois de grottes, la naissance d’une œuvre

Tout s’est fait en quelques mois. Le ministère a lancé le projet en octobre 2025 et Ingrid Portal a été sélectionnée fin novembre. « J’ai travaillé le projet à partir de dessins que j’appelais des partitions, nous explique Ingrid Portal au cœur de son œuvre. J’ai pensé chaque espace à la ligne près avec des partitions très denses et colorées. Je les ai ensuite adaptées à l’espace. » L’étudiante aux Beaux-Arts de Paris a proposé de transformer les murs blancs et inertes du sous-sol en parois de grottes.

Détail du début de la fresque d'Ingrid Portal représentant le « seuil archaïque ». © Ingrid Portal

Détail du début de la fresque d’Ingrid Portal représentant le « seuil archaïque ». © Ingrid Portal

Pour ce faire, l’artiste exploratrice a intégré sa pratique de la spéléologie dans son travail. Pour trouver l’inspiration et se mettre en condition, elle est descendue à plusieurs reprises pendant de nombreuses heures, notamment à 600 mètres sous terre en Ariège ou encore dans la grotte de l’Ermite en Ardèche. « Dans une grotte, on est hors du monde, décrit-elle. On entre dans un espace où on peut avoir des hallucinations et voir apparaître des formes différentes en regardant la roche. »

Ingrid Portal lors de sa descente de 14 heures dans la grotte de l'Ermite en Ardèche, qui a inspiré les motifs de la fresque. © Ingrid Portal

Ingrid Portal lors de sa descente de 14 heures dans la grotte de l’Ermite en Ardèche, qui a inspiré les motifs de la fresque. © Ingrid Portal

Des sillons d’insectes aux pigments naturels, une fresque ancrée dans le vivant

« Pour pouvoir bien décider des œuvres qui entreront dans les collections nationales, il est intéressant de revenir aux origines mêmes de l’art, à savoir la grotte pariétale. » Au lieu de reproduire des peintures d’animaux ou des scènes de chasse préhistoriques, Ingrid Portal a puisé son inspiration dans les traces du vivant qui imprègnent les grottes. Pour créer ses lignes, elle a observé, photographié et redessiné les sillons réalisés par les insectes xylophages dans le bois, les champignons, la maladie de la loupe et la circulation de l’eau. Tout autant de traces qui révèlent des passages invisibles.

Détail de la fresque d'Ingrid Portal inspiré des galeries creusées dans le bois par des insectes xylophages. © Connaissance des Arts / Agathe Hakoun

Détail de la fresque d’Ingrid Portal inspiré des galeries creusées dans le bois par des insectes xylophages. © Connaissance des Arts / Agathe Hakoun

Une fois assemblées dans ces partitions, ces lignes prennent forme tels des tatouages sur la chair de la grotte. L’effet est renforcé par les couleurs choisies par l’artiste. Ingrid Portal a réalisé 90 % de sa fresque avec des pigments naturels qu’elle a pistés aux quatre coins de la France, au Ravin de Corboeuf (Haute-Loire), au Val des fées (Ardèche) et aux Gorges du Daluis (Alpes-Maritimes). Elle les a récoltés, broyés puis tamisés pour ensuite les utiliser dans 9 teintes (turquoises, roses, gris, verts, ocres…) sur les murs du Quadrilatère.

Pigments récoltés, broyés, tamisés et utilisés par Ingrid Portal dans Les Voies du regard au ministère de la Culture. © Connaissance des Arts / Agathe Hakoun

Pigments récoltés, broyés, tamisés et utilisés par Ingrid Portal dans Les Voies du regard au ministère de la Culture. © Connaissance des Arts / Agathe Hakoun

Une traversée en cinq actes pour préparer le regard

Tout au long du couloir, la fresque évolue en cinq temps et accompagne le mouvement du visiteur. Celui-ci commence par traverser un sol vivant qui « révèle ce qui se trame sous la surface », ajoute l’artiste. Puis un rythme s’installe, comme une pulsation : « le couloir respire, se plisse, s’ouvre et la matière répond au corps ». Dans un troisième temps, les lignes deviennent plus dynamiques, les couleurs plus intenses. Ensuite, la matière s’allège, les pigments s’effacent pour laisser place à une respiration et un espace méditatif. Juste avant d’arriver dans la salle Sonia Delaunay, « l’image apparaît et le mur devient presque translucide, explique l’artiste. L’idée est de préparer le spectateur aux œuvres en suggérant des images sans jamais vraiment en créer une. »

Détail de la fresque d'Ingrid Portal quelques pas avant d'arriver à la salle Sonia Delaunay au ministère de la Culture © Ingrid Portal

Détail de la fresque d’Ingrid Portal quelques pas avant d’arriver à la salle Sonia Delaunay au ministère de la Culture © Ingrid Portal

Pour passer d’une étape à une autre, Ingrid Portal s’est intéressée aux effets que produisent les couleurs sur notre cerveau et nos émotions. Elle utilise par exemple des couleurs claires et douces pour apporter une sensation d’air et des couleurs plus denses pour réveiller l’œil. « Cette œuvre n’est pas une fresque à contempler, mais une épreuve du regard », déclare-t-elle. Avec des touches subtiles et poétiques, l’artiste accompagne ainsi physiquement le spectateur, du monde extérieur à l’espace institutionnel des images, dans une traversée sensible. Définitivement achevée la semaine dernière, la fresque a donné à ce couloir morose une nouvelle peau qui prépare progressivement l’œil à l’expérience des œuvres, comme on s’habitue à l’obscurité quand on entre dans une grotte.