À la Bourse de Commerce, quand scintillent les lumières noires

Mar 5, 2026 | Paris

Comment l’art contemporain réinvente-t-il le clair-obscur classique ? L’institution parisienne répond en une fascinante exposition.

Et si l’art se faisait secourable en une époque troublée ? Et s’il aidait à penser, voire à dépasser ce que le philosophe italien Giorgio Agamben nommait « les ténèbres du présent » ? Explorant un entre-deux, entre chien et loup, entre mystère ombreux et lumière salvatrice, des artistes contemporains ont revisité la notion de clair-obscur, celle-là même que raffinèrent le sfumato du Caravage ou les cycles sorciers de Goya.

Au commissariat d’Emma Lavigne, directrice générale de Pinault Collection (François Pinault est le propriétaire du Point), la Bourse de Commerce propose sur ce thème un ensemble de surprenantes variations. Entre chaos originel et lumière native, le chiaroscuro de l’âge classique a muté vers des formes élusives ou monumentales. C’est cette dialectique des apparitions/disparitions, des transmutations de matières, des formes lentement révélées qu’illustre cette fascinante exposition.

Emma Lavigne commente : « Le siècle des Lumières a été obscurci par des tragédies historiques. Les artistes exposés ont traversé l’obscur en quête de salut. Il y a là un rapport au sacré qui s’exprime. » Ainsi des vingt-quatre vitrines du Passage confiées à Laura Lamiel (née en 1943) mélange d’objets trouvés, de blocs fluorescents, de bichromies contrastées, autant d’états mentaux évocateurs de lignes de vie compactées. L’espoir ?

Rarement aura-t-on mesuré à quel point l’art contemporain, parfois décrié comme faisant table rase du passé, est pourtant tramé de références, hanté de fantômes, unissant l’actuel et le révolu. Le Roumain Victor Man (né en 1974), renoue ainsi avec l’âge d’or des vanités et du tenebroso pictural, fixant des visages à la façon d’un Georges de La Tour qui aurait connu Georges Rouault. Avec Axial Age, présenté en 2007 à la Biennale de Venise, Sigmar Polke (1941-2010) juxtapose neuf panneaux, entrejeu mêlant passé et présent qui fait surgir les spectres d’un miroir liquide. Emma Lavigne évoque la « lumière noire » du soufisme, des références à Dürer, les chimères d’un rite opératique. Ces opacités translucides adoptent la forme d’un retable diffracté.

Ce chromatisme a informé la modernité filmique. Lorsque Bill Viola (1951-2024) propose deux installations vidéo, Fire Woman et Passage Into Night, il consonne avec la mutation qui fit du noir et blanc expressionniste, celui de Murnau, Lang et Siodmak, un principe de leurs films après l’exil hollywoodien. Un même esprit de dialogue se retrouve chez James Lee Byars (1932-1997), qui créait des mausolées de lumière à partir d’incandescences aurifères, reprenant le sillon de « l’œuvre au noir » des alchimistes médiévaux.

Quant à Philippe Parreno (né en 1964), il est revenu en 2021 vers la Quinta del Sordo, ancienne demeure de Goya, site de l’inquiétante étrangeté de ses peintures noires. À travers des brèches de lumière, Parreno fait apparaître des trognes goyesques, autant de rictus de la déraison, de figures de l’insensé.

Énigme séminale

L’enjeu de ces contrastes réside dans la profondeur du psychisme, cette « nuit obscure de l’âme » où les mystiques espagnols entrevoyaient le mystère de la grâce. Du côté de l’art brut, Louis Soutter renouait en pleine guerre mondiale avec le clair-obscur de l’art rupestre. Dans sa série Bricolage de 1967, Carol Rama ourdissait dans la pénombre de son atelier turinois des peintures-reliefs et conglomérats d’objets, référence à l’aléa du bricolage dans lequel Lévi-Strauss voyait le noyau de toute pensée mythique. Avec son Untitled de 2017, Trisha Donnelly (née en 1974) pose en inclinaison une pierre monumentale, allégorie entre ciel et terre d’un mystère augural.

En 2024, Pierre Huyghe (né en 1962) a transféré des ondes cérébrales vers un logiciel graphique transmuant des images mentales en artefacts. Et lorsque Bruce Nauman (né en 1941) réalise en 2005 3 Heads Fountain, il unit trois crânes d’homme avec des jets aqueux filtrant de leurs fissures, emblématisant cette lisière entre nature et culture d’où procède la vie. Énigme séminale, l’oxymore du clair-obscur est source de créations espérantes.

« Clair-obscur », Bourse de Commerce, Paris (1er arr.), jusqu’au 25 août. Catalogue (Pinault Collection/Dilecta, 256 p., 49 €).

D’une saison l’autre, le principe d’alternance-fusion qui préside à l’exposition sera illustré par deux réalisations monumentales occupant la rotonde de l’architecte Tadao Ando. En ce printemps y est installée Camata de Pierre Huyghe, une projection d’images du désert chilien d’Atacama, variations sur un paysage et les restes d’un être humain autant qu’illustration de sa mutabilité : cycles astraux, rituels chtoniens. À l’été s’y substituera une Sculpture de brouillard imaginée par la Japonaise Fujiko Nakaya, née en 1933 : une pulvérisation de microgouttelettes place le visiteur dans une nuée de vapeur d’eau, le transformant en acteur d’un clair-obscur éphémère et mouvant. Dans les deux cas, le langage symbolique devient l’enjeu d’un ressort narratif.