Vaines négociations
L’élu avait bien pensé à cette sorte d’expropriation sans indemnisation, mais ce devait être la dernière cartouche afin d’échapper aux foudres. En 2022, il commence par cesser d’entretenir les places de la Saia. « Il y va de l’usage de l’argent public mis au service d’un propriétaire privé », expliquait-il. Le maître associatif de céans prend le relais tant bien que mal. Symbolique, mais pas suffisant pour clarifier les choses. Il faut négocier. À l’été 2025, mairie et Saia se réunissent pour tenter de délimiter précisément le domaine public, qui se réduit à peau de chagrin sur l’île, afin de déterminer qui fait quoi et où.

Infographie SO
« Je voulais établir une convention pour que la mairie gère les places en garantissant la propriété de la Saia. Un tel texte n’a jamais existé, c’était l’occasion d’écrire les droits et les devoirs de chaque partie », commente Patrick Denaud. Hélas, c’est chou blanc. Le maire dit que « la Saia n’a pas fourni les plans annexés à l’acte de vente et n’a pas écrit ce qu’elle voulait précisément » ; la Saia dit qu’elle n’a rien reçu « sinon, on aurait poursuivi les discussions. Le maire est très pressé et veut signer avant les municipales », explique le président de la Saia, Jean-Luc Guermonprez.
À l’attaque
Patrick Denaud assume, conscient que « la Saia joue la montre car je ne me représente pas. Comme je m’étais penché sur ce dossier, je veux aller au bout avant la fin de mon mandat. » Il revient à la charge en proposant un bail emphytéotique qui n’a pas plus de succès. Devant l’impasse d’une solution amiable, sauf mauvaise volonté d’une association jalouse de ses privilèges, le maire lance les hostilités.
Le 23 octobre 2025, ses avocats écrivent carrément un courrier de 38 pages au président de la République et au ministre des Finances, sans oublier le préfet, la présidente du Département, les députés et sénateurs de Charente-Maritime. Au moins tout le monde est au courant de l’incongruité de la seule ville de France qui ne possède aucun terrain dans son bourg. D’ores et déjà, deux sénateurs et un député ont apporté tout leur soutien à la commune et ont écrit au ministre, évoquant une « anomalie démocratique ».

Kharinne Charov
En attendant une réponse de l’État qui se penche actuellement sur l’embarrassante question, le tribunal administratif de Poitiers vient d’être saisi ce 27 février 2026 en vue de faire annuler la vente de 1949. « On avait ce recours en tête, mais ce qui nous a vraiment décidés est survenu le 15 février 2026 : avec les fortes pluies, le rempart de l’entrée de l’île s’est fissuré et menace à tout moment de tomber à la mer. Et qui en est propriétaire ? La Saia qui n’a pas les moyens d’entretenir. Ce rempart, ce n’est que le hors-d’œuvre, c’est tout le patrimoine fortifié de l’île que possède la Saia, qui se casse la gueule. » Bien sûr, la Saia dit « assumer les travaux de mise en sécurité », mais avec l’aide des collectivités locales qu’elle a réunies en urgence. Voilà qui a mis le feu aux poudres.
Légitimité
Les avocats de la commune Me Giard et Me Ledeux commentent : « L’île d’Aix est dans une situation intenable avec des espaces publics qui appartiennent à une association privée. Ses dirigeants n’ont pas de légitimité démocratique mais ont, en réalité, plus de pouvoir sur la vie communale des habitants que les élus locaux. La commune est passée d’une tutelle à une autre, celle de l’armée, puis celle de la Saia, personne privée sur laquelle les habitants n’ont aucun pouvoir. »
Les dirigeants de la Saia n’ont pas de légitimité démocratique, mais ont plus de pouvoir sur la vie communale que les élus locaux
Pour parvenir à « une situation claire et juste », Patrick Denaud verrait bien l’État récupérer les biens de la Saia à usage militaire autrefois et ceux à usage public pour certains encore aujourd’hui. L’État pourrait conserver les remparts, les douves, la poudrière et les casemates, tout en confiant à la petite commune au budget de 3 millions d’euros les trois places et l’esplanade de la plage de l’Anse de la Croix, et au Conservatoire du littoral, le parc de la plage aux coquillages. La Saia, forte de 265 adhérents dont plus de la moitié de résidents secondaires, garderait l’hôtel-restaurant Napoléon et ses quelque 12 maisons individuelles, autant de biens loués. Ce joli parc immobilier d’une valeur inestimable de plusieurs dizaines de millions d’euros serait plus à la mesure de ses 150 000 euros de budget annuel.

Archives SO
Jean-Luc Germonprez ne commentera pas le recours qu’il découvre, mais ne compte pas voir la Saia, plus gros propriétaire de l’île, se faire dépouiller. “La rétrocession a déjà été abordée en assemblée générale et ça a toujours été non. Si nous tenons à rester propriétaires, c’est pour avoir plus de poids dans notre mission de préservation du patrimoine.” Pourtant, le maire rappelle que “l’île est classée depuis 1970 et Grand Site de France depuis 2020 alors on ne peut pas faire n’importe quoi.” Quand le président explique vouloir “poursuivre l’œuvre des fondateurs de notre association, le baron et la baronne Gourgaud”, Patrick Denaud évoque une “vision d’un autre temps quand la jet-set voulait avoir son île privée”.
