ENTRETIEN. « On cherche des alternatives avec des matières qui peuvent supporter toute cette maltraitance » : la maison de couture On Aura Tout Vu signe les costumes du cabaret Paris Paradis à Dubaï

Fév 17, 2026 | Paris

Le plus ancien cabaret de Paris, le Paradis Latin – inauguré par Napoléon Bonaparte en 1803, puis reconstruit par Gustave Eiffel en 1889 et classé au patrimoine historique de la capitale française – a désormais sa version à Dubaï.

En janvier 2026, Walter Butler, le propriétaire du Paradis Latin, a lancé Paris Paradis, une version de ce cabaret à la française à Dubai aux Émirats arabes unis. Le chorégraphe metteur en scène Kamel Ouali assure la direction artistique et la maison de couture On Aura Tout Vu la création et la réalisation des 320 costumes et autant d’accessoires entièrement sur mesure.

Livia Stoianova et Yassen Samouilov ont travaillé en étroite collaboration avec Kamel Ouali afin de donner vie à des tableaux originaux, créés exclusivement pour cette nouvelle revue dont la première a eu lieu à la mi-janvier. La signature française s’exprime notamment à travers le French Cancan, enrichi d’un clin d’œil graphique à la Tour Eiffel, symbole intemporel de Paris et hommage à son créateur Gustave Eiffel.

Le duo de directeurs artistiques explique à Franceinfo Culture ce passionnant challenge.

Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, en janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)
Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, en janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)
Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, en janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)

Franceinfo culture : Avant de créer des costumes pour le cabaret de Dubaï, vous avez fait ceux du Paradis Latin à Paris.
Livia Stoianova et Yassen Samouilov : Leprojet a été validé fin 2018 mais réellement, on a commencé à travailler début 2019. Pour la première revue, il y avait 280 costumes. Cependant tous les ans, les personnages principaux changent – les chanteurs, les maîtres de cérémonie – et il y a également le renouvellement de trois ou quatre tableaux alors on rajoute des costumes. Je pense que l’on en a créé à peu près une vingtaine supplémentaire.

Pour cette nouvelle création, intitulée Love by Paradis, seulement un ou deux tableaux, déjà existants au Paradis Latin, ont été amenés à Dubaï. Tous les autres sont nouveaux, tant au niveau de la chorégraphie que des 330 costumes destinés aux danseurs, aux circassiens et aux chanteurs.

Combien de temps ont été nécessaires pour concevoir et réaliser ces costumes et accessoires ?
La conception a débuté au mois d’août 2025 et s’est poursuivie jusqu’en décembre avant qu’on ne parte sur place. C’est plus de quatre mois de travail intense entre le chorégraphe et nous : en permanence, la création de Kamel Ouali évoluait et on s’adaptait en fonction des changements. En même temps, il fallait lancer la fabrication des tableaux déjà validés et commencer les patronages, les recherches de matières, les compositions et les tests sur les autres.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
Le plus dur, c’est la conception car très rapide. Nous avons dû travailler en même temps la conception et la réalisation. Habituellement, on a, quand même, un laps de temps de création et de conception et après d’exécution. Les délais étaient très courts et le travail d’adaptation constant, tant au niveau des matières, que dans la façon de chercher de nouvelles techniques. Pour un spectacle comme celui-ci, l’idéal est de travailler pendant un an à sa création. 

Quelles sont les contraintes d’un costume pensé pour un spectacle ?
Pour des tableaux moins dansants, on peut parfois se permettre des matières qui sont plus fragiles ou éventuellement plus dures avec du métal mais dans ce spectacle très dansant, c’est impossible car les danseurs se roulent par terre, sautent en l’air. Chaque fois, il faut prendre cela en considération.

Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, en janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)
Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, en janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)
Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, en janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)

Comment sélectionne-t-on les matériaux ?
La sélection est complexe : pour cette revue, on a essayé d’introduire de nouvelles matières, on a fait, par exemple, de l’impression 3D pour remplacer le métal d’une armure, dangereux, pointu, coupant, lourd et qui s’oxyde. C’est bluffant dans le tableau des femmes « robot » recouvertes de métallisé. En permanence, il faut prévoir que ça bouge, il faut le confort. Et s’il n’y a pas d’élasticité, on doit l’introduire dans les endroits spécifiques.

Autre chose très importante, le costume doit être réglable et s’adapter dans au moins une ou deux tailles. C’est très difficile à mettre au point car tout doit être ajustable : car même s’il est conçu pour une personne, il se peut qu’un autre danseur le porte et on ne le sait jamais à l’avance. Et une fois le casting fini – cela dure généralement 10 mois – il y aura de nouveaux danseurs qui porteront ces costumes.

Par ailleurs, comme il n’y a pas beaucoup de temps entre chaque tableau, chaque costume doit être prêt pour ce qu’on appelle le « quick change » pendant les quatre heures du spectacle.

Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)
Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)
Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)

Quelles sont les inspirations ?
L’histoire du spectacle est celle de deux sœurs, dont une est une grande diva et l’autre un peu invisible mais elle va se révéler tout aussi talentueuse le jour où on lui donne la chance de se produire sur scène.

Tout de suite, le public constate que c’est différent des costumes plutôt classiques qu’ils ont l’habitude de voir dans un cabaret. La seule chose qui reste un peu du Paradis Latin, c’est le French Cancan totalement modernisé : quand les danseuses soulèvent leur jupe, l’intérieur offre un imprimé Tour Eiffel évoquant Paris.

Il y a aussi, entre autres, un tableau surréaliste où les costumes évoquent plus une vision d’un rêve : un costume représente un œil géant, un autre une bouche de laquelle sort une tête, certains costumes comptent trois têtes avec des mains qui sortent des épaules…

Deux maisons parisiennes ont réalisé les chaussures que vous avez dessinées.
Avec la Maison Clairvoy, on a travaillé sur les chaussures, déjà dessinées pour le Paradis Latin, comme le Salomé classique avec son ergonomie étudiée qui résiste à toute sorte de mouvement de danse grâce à son système intégré pour renforcer le talon.

Tandis qu’avec la Maison Ernest, on a fait une collaboration un peu innovante en essayant de mettre des talons très fins et très aigus, symboles de cette maison, sur une chaussure plutôt sobre, utilisée dans différents tableaux. Il y a aussi d’autres modèles comme ces guêtres en cuir métallisé, qui montent très haut sur la jambe, constituées de plus d’une vingtaine de lanières qu’il faut régler une à une avant de les fermer avec un zip. C’est super bien fait et c’est très beau.

Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, en janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)
Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, en janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)
Costumes de la maison On Aura Tout Vu pour la revue du Paris Paradis à Dubai, en janvier 2026. (ON AURA TOUT VU)

À Dubaï, la culture locale impose de respecter des règles – nudité, parties intimes, poitrine. Pourtant, c’est le corps que l’on voit le plus dans un spectacle ?
Oui, les costumes sont adaptés parce que les mœurs ne sont pas les mêmes. On montre le corps plutôt dénudé sans restrictions particulières, par contre, la poitrine effectivement on ne peut pas la montrer comme dans un cabaret parisien, donc c’est le costume qui suggère la nudité alors que la danseuse ne l’est pas. Il ne fallait pas avoir des suggestions sexuelles bien qu’il y ait des tableaux de Kamel Ouali plutôt très suggestifs.

On a respecté l’idée de ne pas avoir de la provocation directe, on est dans la subtilité : les filles portent des porte-jarretelles, un string mais sous une robe de plumes ou une veste. Dubaï, c’est un challenge où il faut trouver le juste équilibre entre notre créativité et la liberté de montrer le corps.

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Comment est assurée la réparation des costumes ?
On a des costumes au Paradis Latin conçus en 2019 et qui tiennent toujours : tout dépend de leur utilisation. En général, après chaque spectacle, il y a une réparation à effectuer. C’est presque inévitable, c’est violent la danse ! Des habilleurs et des costumiers les réparent : au Paradis Latin, c’est une petite équipe en interne qui surveille l’état des costumes, à Dubaï, ils sont en train de la mettre au point.

La durabilité est un gros dilemme puisque normalement les costumes devraient durer le plus possible. On les a étudié avec les patronniers : quand tu sais que le costume dure, tu investis dans une qualité de travail, de matières et dans un patronage. À chaque spectacle, il y a 18 danseurs, 3 chanteurs et 2 circassiens, soit 23 personnes sur scène. Pour l’instant, il n’y a qu’un spectacle par jour mais après il pourrait y avoir un deuxième comme à Paris.

Et leur entretien ?
Toute matière qui ne peut pas résister au nettoyage, au lavage, à la transpiration et à tout ce qu’un danseur lui fait subir avec l’effort physique doit être bannie. On cherche des alternatives avec des matières qui peuvent supporter toute cette maltraitance. Ce sont des techniques très spéciales, même si ce ne sont pas les mêmes que celles que l’on utilise dans la couture.

Pour les costumes avec des paillettes, des cristaux, il y a des pressings, à moins que la pièce puisse être lavée à la main. La plume aussi demande un entretien très particulier et un savoir-faire de plumassier, un métier à part entière. Par exemple, on a fait un système de boutons-pressions qui permet de détacher la partie en plume de la partie textile, on a aussi des doublures détachables qui peuvent être lavées séparément et quant aux parties en métal, c’est juste nettoyé à la main.

Pour réaliser ces costumes, vous avez dû renoncer à votre collection couture et faire l’impasse sur votre défilé annuel en janvier 2026.
On a pris depuis un moment la décision, comme pas mal de maisons, de faire un défilé annuel en janvier, car dans la couture il n’y a pas vraiment de saison, il y a plus d’innovation.

Sortir 330 costumes en plus de quatre mois juste avant la couture, c’était beaucoup et il ne restait même pas 20 jours pour préparer le défilé. On ne voulait pas faire pour faire. On considère avec Yassen que la couture est un savoir-faire et il faut donner du temps à ce savoir-faire. C’est extrêmement important d’avoir le temps déjà pour réfléchir à l’idée puis à l’exécution. Alors, oui malheureusement, on a pris la décision de reporter, en janvier 2027, notre défilé, qui se tient habituellement, en marge de la semaine de la haute couture.

D’autres projets parallèles vous ont aussi accaparé ?
Outre Dubaï, on avait d’autres projets, en cours, exigeant beaucoup de temps. Les ateliers n’en pouvaient plus.

On vient de sortir la collection de bijoux Muse inspirée des années Mistinguett pour le Moulin Rouge. On travaille depuis un an sur cette collection rétro avec un petit côté années 20 dont la thématique est la perle, l’Art déco avec un twist un peu contemporain. On a ainsi revisité, un classique, le chocker, de moins en moins porté. Cela fait 17 ans de collaborations avec le Moulin Rouge à raison d’une à deux collections par an pour lesquelles on utilise des techniques proches de la joaillerie et non du bijou fantaisie. Les gens qui assistent au spectacle ont la nostalgique de ces années insouciantes, de cette liberté d’expression et ils veulent repartir avec quelque chose de précieux : avec nos bijoux, ils emportent une partie de ce rêve, de cette féerie et se disent, j’ai une vraie émeraude, un diamant !

Il y a aussi la collection, la 4e, avec le chanteur Zhang Zhehan. C’est un co-branding, une ou deux fois par an, d’une collection de bijoux – bracelets, bagues, boucles d’oreilles, broches – et d’écharpes, souvent inspirés par ses chansons. Beaucoup de dessins reprennent la fleur de Datura dans différentes formes avec des émaillages déclinés dans trois couleurs (vert, blanc, violet). Réalisée en série limitée, cette collection est collector pour ses fans.

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Comment coller à l’univers d’une autre marque tout en conservant son ADN ?
Je pense qu’il faut une synergie d’univers et s’ils sont éloignés, il faut un langage commun où chacun peut être fier du co-branding, tout en restant fidèle à soi-même ! On trouve toujours un langage esthétique entre deux univers.

Par exemple, on va réfléchir avec Maison Ernest et peut-être développer un futur partenariat. Pour le cabaret à Dubaï, on a amené cette maison vers le spectacle : ils ont beaucoup aimé le dessin qu’on a proposé des guêtres couleur or. A voir pour les commercialiser, demain, dans leurs boutiques.

Votre agenda est encore bien rempli ?
On travaille sur un grand projet qu’on ne peut pas encore dévoiler avec un concept artistique dont on va suivre la réalisation. Il y a aussi la résidence de Jennifer Lopez au César Palace, à Las Vegas, aux Etats-Unis que l’on est en train de mettre au point. On aura la nouvelle collection pour le Moulin Rouge et ensuite probablement celle de ce chanteur chinois, sans compter les commandes pour notre maison et nos clients couture. On ne manque pas de travail.