L’avocate Agnès Tricoire, analyse en sa qualité de présidente de l’Observatoire de la liberté de création, les événements du 6 novembre dernier, lors du concert de l’Orchestre philharmonique israélien à Paris.

L’avocate Agnès Tricoire : « Sans doute faut-il se garder de mettre un trait d’égalité automatique entre nationalisme et soutien à un gouvernement accusé de crimes de guerre et de génocide. » L’avocate Agnès Tricoire : « Sans doute faut-il se garder de mettre un trait d’égalité automatique entre nationalisme et soutien à un gouvernement accusé de crimes de guerre et de génocide. »
L’avocate Agnès Tricoire : « Sans doute faut-il se garder de mettre un trait d’égalité automatique entre nationalisme et soutien à un gouvernement accusé de crimes de guerre et de génocide. » Photo Audoin Desforges/Pasco

Un concert de l’Orchestre philharmonique israélien interrompu à trois reprises et émaillé de violences physiques, un colloque sur la Palestine annulé au Collège de France après intervention ministérielle qui finalement se tiendra bien mais dans un autre lieu : la liberté de création et de programmation en France a été mise à rude épreuve ces derniers jours. L’occasion d’interroger l’avocate spécialisée en propriété intellectuelle, Agnès Tricoire, qui préside depuis des années l’Observatoire de la liberté de création. Une structure qui rassemble une vingtaine d’organisations professionnelles et de syndicats du secteur culturel et construit patiemment une véritable jurisprudence en matière de liberté de création.

Quel regard portez-vous sur les incidents survenus jeudi 6 novembre pendant le concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël à la Philharmonie de Paris ?
La situation est complexe et nous avons pris, à l’Observatoire, le temps du débat, de l’information et de la réflexion avant de publier un texte qui rappelle les grands principes auxquels nous sommes attachés, et invite à sortir du manichéisme qui malheureusement sévit sur ces sujets, et plus encore lorsqu’il s’agit d’Israël et de la Palestine. Nous dénonçons la forme de l’intervention choisie par les manifestants : interrompre un concert, menacer la sécurité du public et des musiciens par l’utilisation de fumigènes. Nous dénonçons avec la même fermeté la violence physique de quelques spectateurs contre deux manifestants, qui ont à leur tour porté plainte contre les violences qu’ils ont subies. Ces violences sont manifestement disproportionnées et doivent être pareillement sanctionnées. Nous suivrons donc attentivement les suites qui seront données par le parquet.

Que représente l’interprétation par l’Orchestre philharmonique d’Israël de l’hymne israélien à la fin du concert, comme ce même orchestre l’avait fait à San Francisco en mars dernier ?
En prenant cette initiative qui semble réactionnelle, l’Orchestre philharmonique d’Israël a pris le risque de politiser sa prestation et de sortir d’une expression artistique autonome. Il y a bien sûr plusieurs manières d’interpréter le fait qu’ils aient joué l’hymne et sans doute faut-il se garder de mettre un trait d’égalité automatique entre nationalisme et soutien à un gouvernement accusé de crimes de guerre, de violations du droit international et de génocide. Dans le contexte français où tout chant nationaliste palestinien serait immédiatement perçu comme une provocation, la performance de cet hymne dans une institution de la République sans que cela donne lieu à critique peut légitimement être considérée comme relevant d’un deux poids deux mesures difficilement acceptable.

Cette programmation est également un acte politique dont il convient d’assumer la responsabilité.

L’Observatoire défend la liberté de programmation. Mais y a-t-il aussi une responsabilité de programmation ?
Oui bien sûr. Après les demandes de déprogrammation [formulées par plusieurs organisations, ndlr], le concert a été maintenu, ce que nous approuvons. Cette décision a été prise par le conseil d’administration de la Philharmonie de Paris réuni le matin du concert, sous la double tutelle de l’État et de la ville de Paris, dans le contexte de guerre, de crimes de guerre et d’accusation de génocide commis par les dirigeants du pays que cet orchestre représente. Dans ce contexte, affirmer que les artistes vont librement jouer et faire une prestation purement artistique ne suffit pas. Et d’ailleurs ils ne s’y sont pas cantonnés. Cette programmation est également un acte politique dont il convient d’assumer la responsabilité. Ce qui suppose d’accepter que cette décision soit critiquée, et d’accompagner le débat qu’elle suscite. Le silence institutionnel relève de l’affirmation péremptoire : ils doivent jouer et c’est de l’art. En face, s’est élevée une affirmation tout aussi péremptoire : ils ne doivent pas jouer et c’est de la politique. Sortir du manichéisme par la discussion : c’est le rôle de l’État et des collectivités territoriales, et des institutions culturelles subventionnées d’organiser le débat pour que chacun puisse s’écouter. C’est difficile ? Nous le savons. Mais c’est indispensable pour que les institutions puissent continuer à diffuser les œuvres des artistes dont les pays sont en conflit, et cela vaut, de façon générale, pour tout type de polémique autour des œuvres.

Le concert perturbé du 6 novembre à la Philharmonie de Paris.
Le concert perturbé du 6 novembre à la Philharmonie de Paris. Photo Jean-Michel Transon/AFP

Comment réagissez-vous à l’annulation du colloque sur la Palestine au Collège de France, finalement accueilli au Centre arabe de recherches et d’études politiques ?
François Héran (titulaire de la chaire Migrations et société au Collège de France) dit tout dans sa lettre ouverte de l’absurdité de cette décision prise par un ministère censé défendre la liberté académique et qui censure au nom de celle-ci. Ce type de renversement de valeurs offre un boulevard à l’extrême droite qui, comme vous le savez car vous l’évoquez régulièrement, veut mettre la culture contemporaine au pas et interdire toute expression qui ne serait pas conforme à son idéologie.

Pensez-vous qu’il y ait un deux poids deux mesures, sur le plan culturel, entre le sort réservé à la Russie et celui réservé à Israël ?
Pour rappel, lorsque la question s’est posée de l’attitude à adopter concernant la programmation d’artistes russes après l’invasion de l’Ukraine, il a été affirmé, notamment par le ministère de la Culture, que la déprogrammation devait rester l’exception et ne se justifier que pour les artistes ou formations artistiques dont les liens directs avec le gouvernement russe sont avérés et qui ont publiquement soutenu la guerre en Ukraine. Nous constatons que le ministère de la Culture n’a rien affirmé de tel à propos des artistes israéliens, ce qui peut donner le sentiment d’un deux poids deux mesures corroboré par un contexte où la libre expression, et désormais la liberté académique, sur le conflit israélo-palestinien, sont régulièrement mises à mal.

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