Le plafond suinte à grosses gouttes sur ce qu’il reste des dépouilles de millions de personnes entassés ici depuis deux siècles et demi. Dans quelques jours, les Catacombes de Paris et leurs spectaculaires murs d’ossements humains vont fermer pour six mois de travaux de restauration. « C’est mauvais pour conserver la matière osseuse… et pour mes cheveux », relève en plaisantant Isabelle Knafou, les yeux tournés vers de larges bassines discrètement posées sur un mur d’ossements humains.
Un tuyau chemine entre les crânes et les fémurs pour déverser l’eau dans un seau, bientôt relayé par des caniveaux. Un « système à l’ancienne », inspiré des techniques médiévales des châteaux forts, où des drains intégrés aux murs permettaient d’évacuer l’eau de pluie. Dans ce réseau de galeries creusées dès le XIIe siècle afin d’extraire du calcaire pour le bâtiment devenu ossuaire municipal, ont été entreposés les restes de plusieurs millions de personnes mortes dans la capitale française entre le Xe et le XVIIIe siècles, en provenance de différents cimetières parisiens.
« Scénographie renouvelée »
Dans ces galeries, l’humidité favorise le développement de micro-organismes qui se déposent progressivement sur les ossements. L’atmosphère des Catacombes se transforme aussi sous l’effet des bactéries et du CO2 dégagés par leurs 600 000 visiteurs annuels.
À partir de lundi, le cimetière souterrain va fermer au public pendant six mois environ, le temps d’importants travaux de « conservation ». La balade « méditative et spirituelle » entre les morts ne reprendra qu’au printemps 2026. « Si on ne veut pas devenir une grotte de Lascaux, on doit prendre des mesures drastiques », explique Isabelle Knafou.
Au-delà de la refonte des installations techniques – électricité, système d’aération, etc. -, une « scénographie renouvelée » sera proposée aux visiteurs, se réjouit Hélène Furminieux, chargée de communication et des publics. Sans pour autant trahir l’esprit « authentique » et même « un peu brut » du lieu, ajoute Isabelle Knafou. Les matériaux nécessaires aux travaux seront acheminés par les mêmes puits qui ont servi à remonter les pierres au Moyen-Age, et à descendre les ossements aux XVIIIe et XIXe siècles.
Éviter les vols
Les tags griffonnés un peu partout vont être enlevés. Beaucoup « écrivait sur les murs au XIXe siècle », explique l’administratrice, en longeant les gaines électriques, toutes crayonnées d’un étroit couloir. « Ça fait presque partie de la culture, même si on lutte contre ça. » Un registre, l’ancêtre du livre d’or, avait pourtant été mis en place dès l’ouverture des Catacombes en 1809, « pour que les gens puissent y écrire dedans plutôt que sur les murs », ajoute Hélène Furminieux.
Sur près de 800 mètres, les visiteurs cheminent à quelques centimètres seulement des ossements, sans qu’aucune barrière ne les sépare de leurs lointains ancêtres, des restes humains datant du Moyen-Age jusqu’à la Révolution française. Les hagues, nom donné aux plus de 200 murs d’ossements humains sur le site, sont formées de fémurs et tibias empilés les uns sur les autres. Les crânes, eux, servent uniquement à l’aspect décoratif, trop fragiles pour soutenir la structure.
Seuls quelques panneaux précisent qu’il est interdit de les toucher. Mais la tentation de s’emparer d’un cubitus ou d’écrire sur un crâne est parfois trop forte pour une poignée de visiteurs. « Pour éviter les vols », les os sont cimentés, « car le grand sport national était de repartir avec un cadeau souvenir », détaille Isabelle Knafou. « Des visiteurs, Américains notamment, viennent un peu pour se faire peur, sans avoir conscience que ce sont de vrais ossements », raconte-t-elle. « Ce sont nos aïeux, on explique que personne n’aimerait qu’on aille tripoter ou jouer avec le crâne de sa grand-mère. »
