« Taper sur nous, c’est se tromper de cible » : dans l’île d’Oléron, les résidents secondaires refusent de servir de boucs émissaires

Oct 2, 2025 | Royan

Ciel bleu, mer d’huile et pas un chat sur la plage. La Brée-les-Bains, sur la côte nord-est de l’île d’Oléron, entre paisiblement dans ses charentaises. Ce 1er octobre, son marché est passé en mode « hors saison », donnant rendez-vous au chaland quatre jours par semaine et non plus quotidiennement – ce qui reste déjà appréciable dans un bourg de 750 âmes. Mais alors qu’en plein été, jusqu’à 9 000 personnes se pressent dans ses rues, la cité au caractère préservé voit lentement mais sûrement se rabattre ses volets colorés.

« On nous accuse de spéculer, d’être des nantis mais on est loin de tout ça »

Le village a pour particularité de compter la plus grosse proportion de résidences secondaires de l’île : 79,5 % du parc immobilier. Autrement dit, une place forte du « nouveau mur de l’Atlantique » décrit dans « La roue de la fortune », l’étude de la fondation Jean-Jaurès, « non pas constitué de blockhaus mais de barres d’immeubles, de marinas et de pavillons de différents standings ».

Et derrière les façades blanches, la colère enfle. Au cours de l’été, une association, ORS pour Oléron Résidents secondaires, s’est constituée pour dénoncer « injustice fiscale » et « stigmatisation ». En l’espace de trois mois, le nombre d’adhérents est passé de 140 à près de 400. Michel Chalaux, propriétaire à La Brée, est l’un d’eux : « Cette maison, ce n’est pas pour faire je-ne-sais quelle usine à touristes. Elle est restée dans la famille après que les aïeux ont quitté l’île pour trouver du travail à Paris. Je déplore que des ouvriers et des infirmières ne trouvent pas à se loger, mais taper sur nous, c’est se tromper de cible. »

« Pas des nantis »

« Entendre des élus locaux nous tenir pour responsables de tous les maux et nous opposer aux permanents, ça ne passe pas », prolonge un adhérent de la toute jeune association. Son épouse et lui ont acheté il y a quinze ans une maison Phoenix à Boyardville pour rassembler la famille. « On est ce qu’il y a de pire en plus : on est parisiens », plaisante-t-il avant de reprendre, moins rigolard : « On nous accuse de spéculer, d’être des nantis, mais on est loin de tout ça. On n’a pas à se plaindre, j’appartiens à une génération qui a eu du travail. Mais je n’ai pas hérité. J’ai travaillé jusqu’à 67 ans. Je n’ai pas l’impression d’avoir volé mon droit à être là. » Les élus locaux sont autant accusés de populisme que d’avoir négligé la question du logement. « L’île d’Oléron compte 5 à 6 % de logements sociaux. Cela montre bien qu’ils ne se sont pas emparés à temps du problème. »

En l’espace de quelques années, le nombre de meublés de tourisme est passé de 2 000 à 4 000. Ils représentent 13 % du parc immobilier.
En l’espace de quelques années, le nombre de meublés de tourisme est passé de 2 000 à 4 000. Ils représentent 13 % du parc immobilier.
XAVIER LÉOTY / SO

« Nous sommes les premiers contributeurs de l’île en matière d’impôts locaux, rappelle le président d’ORS, le Charentais Bernard Berthomier. Prenez Saint-Denis-d’Oléron : il faut voir comment la commune s’est embellie ! Sans les résidents secondaires, cela aurait été impossible. »

Le malaise a prospéré sur l’instauration de la redevance incitative sur les ordures ménagères et la surtaxe d’habitation. ORS appelle ses membres à s’inscrire sur les listes électorales pour peser dans le débat à l’approche des municipales. Le réservoir de voix est énorme : les résidents secondaires occupent 62 % des 33 000 biens disponibles sur l’île.

« Réalité dramatique »

Pour la communauté de communes, l’île est confrontée à « une réalité dramatique » qui nécessite paradoxalement de passer par la régulation pour préserver l’activité touristique, menacée, pense-t-elle, si le territoire n’est plus en capacité d’accueillir ses travailleurs. Le programme « Louons à l’année » voté au printemps reprend une mesure éprouvée aux Sables-d’Olonne : une prime à la conversion pouvant aller jusqu’à 10 000 euros – mesure que l’intercommunalité compte financer grâce aux millions d’euros que lui doivent les plateformes. Les communes appliquent également des quotas pour limiter à 4 000 le nombre de meublés.

Patrick Monnereau, premier adjoint de La Brée et soutien de l’association, met en garde ses collègues : « Attention à ne pas créer une opposition entre des gens qui cohabitent très bien depuis des années. »

« J’ai enfin réussi à acheter, mais il s’en est fallu de peu que je parte. Mon bail était arrivé à terme et si je passais le pont, je savais que je ne reviendrais pas »

La saturation du marché a eu raison de la cohabitation. Car la réalité, c’est aussi celle d’Oléronais contraints de vivre en mobil-home ou dans des locations qu’ils doivent libérer en juin. « J’ai enfin réussi à acheter, mais il s’en est fallu de peu que je parte. Mon bail était arrivé à terme et si je passais le pont, je savais que je ne reviendrais pas », confie une commerçante de La Brée. « Des fois, tu les as là », dit-elle en levant ses mains au niveau de la gorge. « Quand tu te dis que tu es originaire d’ici, que tu travailles ici mais que tu vas peut-être devoir t’en aller… Sauf que, comme tu es commerçante, tu ne le dis pas : ils te font vivre. » Tout le paradoxe est dit.