Défi « Dix jours sans écrans » : en Charente-Maritime, des enfants luttent contre la tentation

Mai 19, 2025 | Royan

Faites silence, Elisa, 11 ans, a la parole. « Écouter des histoires et de la musique, je l’ai fait. Jouer dehors aussi. Faire un dessin, je l’ai terminé. On a fait un peu de judo. Et préparer un gâteau ? » demande-t-elle gravement à ses parents. Écrite à la main sur le mur du coin cuisine, la liste élaborée au domicile d’Hélène Renou et de Thomas Dumartin devrait permettre d’occuper la décade. Elle est longue comme un jour sans pain. Ou sans écran.

Dans cette famille de Villars-en-Pons, à une petite vingtaine de kilomètres au sud de Saintes, en Charente-Maritime, on relève le défi des « Dix jours sans écrans » pour les enfants. Pas de télé. Pas de console de jeux. Pas de tablette ni de smartphone. Une tranche de vie à l’ancienne, si on peut qualifier ainsi les usages qui ont prévalu depuis l’aube de l’humanité, à la notable exception des cinquante dernières années.

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Comme 120 000 jeunes dans toute la France, les élèves biarrots se lancent le défi de passer dix jours sans écran à compter de ce mardi 13 mai. L’opération est portée depuis 2018 par un enseignant de l’établissement, Eneko Jorajuria

À l’initiative de l’association de parents d’élèves de Villars-en-Pons et de sa voisine Jazennes (unies au sein d’un regroupement pédagogique intercommunal), les classes de maternelle et de primaire des deux villages se sont saisies de l’enjeu. « Les municipalités se mobilisent aussi pour ce projet », assure Francis Ludwig, adjoint au maire à Villars et délégué communautaire.

« Le sujet ne cesse de revenir entre nous »

En pratique, depuis le 13 mai, les enfants sont dotés d’un livret qui distribue des points pour chaque épisode de sevrage, et ce jusqu’au 22 mai. L’opération s’accompagne d’une charte d’engagement et d’un travail de sensibilisation mené par les enseignants. Pour les deux mercredis et le week-end, l’association de parents d’élèves multiplie les animations et les rendez-vous festifs afin d’occuper le monde des petits et des grands. Pour l’apéro-discussion organisé vendredi soir sur le thème, elle espérait une quarantaine de participants. Pas si mal, même si Élodie Bourdelaud, sa présidente, jugeait le chiffre un peu faiblard.

En montant dans le train des dix jours sans écran, Villars-en-Pons et Jazennes sont sûres de viser juste. « Mon enfant a 9 ans. Et pour cette tranche d’âge, qui démarre vers 7-8 ans, le sujet ne cesse de revenir entre nous, les parents. Comment préserver les enfants des écrans, comment vivre avec ? Nous sommes tous coincés ! D’ailleurs, très souvent, notre génération a grandi avec la télé allumée, ce n’est pas complètement nouveau ! Mais il y avait des horaires précis, un nombre de chaînes limité. Là, avec le numérique, l’offre est surabondante », explique Élodie Bourdelaud.

Elisa détaille la liste des activités sans écran, écrite sur un mur de la pièce.
Elisa détaille la liste des activités sans écran, écrite sur un mur de la pièce.
Jean-Christophe Sounalet/SUD OUEST

Et les parents dans tout ça ?

Sur le parking du stade de foot de Gémozac où elle a véhiculé son fils Mathis, 11 ans, Marion Héronneau-Choppin s’interroge, elle aussi, sur les contradictions inhérentes à la vie de famille. « L’exposition des enfants aux écrans, c’est un peu de notre faute. On vit avec la technologie, nos enfants baignent dedans, même si on veut les protéger. Quand ils ont une recherche à faire, on a recours à la tablette. Cette génération ne connaît pas le dictionnaire », constate-t-elle.

Mathis vient d’empoigner un téléphone, offert pour son anniversaire. Comme la télé, son usage sera réglementé. Pour l’heure, il reste un grand lecteur. De livres, vous savez, ces curieux objets composés de feuilles de papier imprimées de gauche à droite et de haut en bas. Le défi des dix jours sans écran lui va très bien. Pour sa petite sœur Emma, 7 ans, en CE1, la potion est un peu plus dure à ingurgiter. À cet âge, la privation de dessins animés relève des traitements inhumains qui devraient être prohibés par la Convention de Genève.

Cette génération ne connaît pas le dictionnaire

Sur ce plan, chaque famille a une expérience à partager, des règles strictes, pas strictes, ou pas de règles du tout. Pour l’association de parents d’élèves, la parenthèse des dix jours sert aussi à échanger, entre les gros consommateurs d’images et les plus rétifs à leur invasion. « Sans juger personne », précise Élodie Bourdelaud. L’initiative pousse les parents à s’interroger sur leurs propres habitudes. Difficile de jouer un gendarme crédible sur le temps d’écran des enfants quand on a soi-même les sens aux aguets des notifications qui stridulent sur le smartphone.

Des enfants vite fatigués

Si elle se veut ludique, l’opération percute clairement une question de santé publique. Enseignante pour les élèves de grande section et de CP à Villars-en-Pons, et directrice de l’école, Jessica Bernard évoque ces enfants sous perfusion numérique qui sont « vite fatigables » en classe et « qui ont du mal à imaginer des histoires ». Avec sa collègue, Magali Rivet, elle se refuse à diaboliser le digital comme la télévision et discute en classe de la distinction à opérer entre écrans utiles et écrans nocifs. Une affaire de nuances et de curseur, alors que le défi des dix jours s’est dressé comme une falaise menaçante pour certains de ses élèves.

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« Des CP m’ont dit “mais même la télé, comment on va faire ?” Il ne s’agit pas forcément de supprimer, mais d’abord de limiter. Peut-être en enlevant les dessins animés du matin. Mais ce n’est pas forcément facile si papa et maman sont sur leurs portables à la même heure », réagit-elle.

À ce stade, tout le monde semble avoir survécu à l’exercice dans le périmètre des deux communes. D’autant qu’une météo très bienveillante s’est penchée sur la Saintonge, comme une bonne fée sur un berceau pendant tout ce laps de temps. « C’est sûr que le même défi en novembre – décembre avec un week-end pourri… », esquisse Thomas Dumartin. On a même retrouvé le goût des plaisirs simples. « L’autre soir avec mon mari, plutôt que d’allumer la télé, on s’est dit “et si on sortait marcher ?” » narre Marion Héronneau-Choppin. Une idée comme une autre.

Un défi né au Pays basque

Les « Dix jours sans écrans » sont le fruit d’une initiative citoyenne, créée sous forme associative au Pays basque en 2018. Elle a rapidement essaimé. Pour l’édition 2025, elle annonce la participation de près de 100 000 jeunes, dans plus de 650 structures – de la crèche au lycée – dans l’hexagone. L’opération est soutenue par le ministère de l’Éducation nationale et compte de nombreux partenaires. Renseignements sur 10jourssansecrans.org.