Dès l’entrée de la galerie G. Sarti, nichée dans un hôtel particulier, au 137, rue du Faubourg-Saint-Honoré, dans les quartiers chics de la rive droite parisienne, l’exposition Entre ciel et terre prend des allures de confidence. Une Vierge à l’Enfant du XIIIᵉ siècle, attribuée à Duccio di Buoninsegna, ouvre le parcours.
En écho, un siècle plus tard, La Vierge allaitant l’Enfant, quatre anges et le Christ crucifié du Maître de Nola laisse affleurer une humanité fragile.
Dézoomer© Galerie G. Sarti
Vierge à l’Enfant attribuée à Duccio di Buoninsegna, vers 1280-1285. Tempera, laque, or et argent.
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Vierge allaitant l’Enfant, quatre Anges et le Christ crucifié, du Maître de Nola, vers 1430. Tempera et or sur panneau – 170 x 90 cm.
Quant à la Crucifixion du Maître de la chapelle Saint-Blaise, au tournant des XIVᵉ et XVᵉ siècles, elle embrase l’espace par « la vivacité de ses couleurs variées, notamment les laques rouges et orangées des draperies, qui accentuent l’expressivité des personnages », souligne le catalogue*.
Dézoomer© Galerie G. Sarti
La Crucifixion du Maître de la Chapelle Sainte-Blaise (Rodríguez de Toledo ?). Volet gauche : L’Arrestation du Christ et La Flagellation. Volet droit : La Déposition et La Résurrection. Vers 1400/1415. Tempera, or et argent sur bois – 92 x 105,3 cm (ouvert); 92 x 52 cm (fermé).
Les 12 œuvres exposées jusqu’au 3 avril 2026 révèlent des artistes italiens souvent restés dans l’ombre.
Elles racontent aussi un destin : celui de Giovanni Sarti, et sa capacité à reconnaître, comprendre et défendre des peintres jusqu’à les faire entrer dans les plus prestigieuses collections privées et muséales.
«Nous vivions tous les cinq dans une pièce de 3 mètres sur 3»
L’histoire commence loin de Paris. Giovanni naît à Belforte all’Isauro, dans les Marches, terre de collines et d’églises rurales de l’est de la Botte, entre Apennins et mer Adriatique. Toute sa vie, d’une voix douce et chantante, il évoquera cette enfance pauvre avec une précision presque douloureuse : « Nous vivions tous les cinq, mes parents, mes deux frères et moi, dans une pièce de 3 mètres sur 3 ».
L’eau glacée, les hivers sans chaussures, les heures passées aux champs dès 6 ou 7 ans. Et puis les églises, portes ouvertes, tableaux accessibles. Dans ces sanctuaires modestes, la beauté était offerte. Peut-être que tout commence là.
Bon élève, il entre au séminaire jésuite, qu’il quitte à 15 ans faute d’appel… et parce qu’il confie à sa mère « qu’il aime les femmes ». L’école hôtelière, gratuite, lui permet de poursuivre ses études, mais son père meurt à 47 ans, brisé par le travail.
En 1964, à 21 ans, Giovanni devient le soutien de sa mère et de ses frères. Suisse, France, Allemagne, puis Angleterre : il travaille dans divers établissements hôteliers. La vocation naît du hasard. En Grande-Bretagne, des antiquaires italiens cherchent un chauffeur et un interprète pour parcourir la campagne à la recherche de meubles. Giovanni observe, écoute, apprend. Il découvre les antiquités avec cette attention patiente et incisive qui ne le quittera plus.
«Il n’y a qu’à regarder»
À 40 ans, il ouvre en 1975 sa première galerie à Londres, près de Portobello, le quartier des puces. Le local est minuscule. Il sillonne les ventes aux enchères, achète, nettoie, étudie. Sans formation académique, il devient expert en mobilier italien, avant de se spécialiser dans les primitifs, un domaine alors peu exploré. En vingt ans, il s’impose comme une référence internationale, saluée par les revues spécialisées. Un exploit en si peu de temps !
La rencontre avec Claire scelle sa vie. Fille du peintre Gérard Vulliamy et petite-fille de Paul Éluard et de Gala, elle reconnaît immédiatement chez Giovanni une intelligence instinctive du regard. « Il ne théorisait pas. Il disait : “Il n’y a qu’à regarder.” »
Dézoomer© Julien Boaretto
Claire Sarti, fille du peintre Gérard Vulliamy et petite-fille de Paul Éluard et de Gala, rencontre son mari, Giovanni. Commence une vie commune de quarante-deux ans.
Entre la fille issue d’un milieu d’artistes et le fils d’une famille pauvre italienne commence une vie commune de quarante-deux ans, nourrie de travail et d’intuition partagée. Claire suit Giovanni dans sa passion pour les artistes méconnus du XIIIᵉ au XVIIᵉ siècle, révélant des peintres tels que le Maître de Nola, actif en Campanie, ou Bartolomeo Cavarozzi, peintre caravagesque de Viterbe (Latium), présent dans l’exposition avec David et la tête de Goliath.
Dézoomer© Galerie G. Sarti
David et la tête de Goliath de Bartolomeo Cavarozzi, vers 1613. Huile sur toile – 124,5 x 90,5 cm
La galerie en héritage
Aujourd’hui, après la disparition de Giovanni en 2024, la transmission se poursuit. David Boaretto-Sarti, le fils de Claire, a grandi dans cet univers d’exigence. « La galerie, c’est mon histoire familiale. L’exposition est un hommage à mon beau-père, aux trente ans de la galerie parisienne, aux cinquante ans de sa carrière de marchand d’art », explique-t-il.
Il se souvient notamment de la Pietà Artaria de Bramantino, désormais considérée comme l’une des œuvres les plus fascinantes et atypiques de la Renaissance lombarde. Elle trônait, imposante, dans le bureau de Giovanni : « Chaque jour, il prenait plaisir à redécouvrir ce tableau. Enfant, il n’aurait jamais imaginé posséder une telle œuvre. Il venait d’un monde où l’on ne possédait rien ». L’exposition permet aujourd’hui au public de l’admirer.
Dézoomer© Julien Boaretto
David Boaretto Sarti poursuit l’entreprise de son père.
Dézoomer© Galerie G. Sarti
Pietà Artaria de Bartolomeo Suardi, dit Bramantino, vers 1498-1501. Tempera et huile sur panneau – 154,5 x 102,4 cm.
La continuité d’une galerie familiale est difficile, mais les valeurs, elles, demeurent : l’honnêteté, la passion, le regard, la fidélité à un goût. « Ce sont elles que je veux transmettre à mes enfants », confie David.
Et Entre ciel et terre ? « Le titre vient d’une conversation entre ma mère et ma fille, alors âgée de 9 ans. À la mort de mon beau-père, le 18 septembre 2024, elle a dit : “Giovanni est au purgatoire.” Pour elle, cela voulait dire qu’il n’était pas parti, qu’il était encore là, autour de nous, entre ciel et terre. J’ai trouvé cette image bouleversante et juste. Le titre s’est imposé », raconte David.
Sa fille aime venir à la galerie, « parfois un peu moins que moi à son âge, glisse-t-il. Mais je sais que ces moments la marquent. Être entourée de ces œuvres laisse une empreinte durable. C’est une graine qui germe ». Son fils, plus jeune, préfère parfois rentrer jouer : « C’est normal. Ce qui compte, c’est que ce monde-là les imprègne, comme il m’a imprégné ». David aussi a tracé son propre chemin avant de revenir.
« J’ai fait du droit, de la finance, travaillé en cabinet d’avocats, en banque d’affaires, dans le cinéma. La vie m’a fait suivre d’autres routes. Et puis la maladie de ma mère m’a ramené ici. Je suis revenu là où j’avais grandi. Comme je le dis souvent, toutes les graines semées dans l’enfance finissent par grandir un jour. » Avec sa mère, David est aujourd’hui le gardien d’un fonds unique de primitifs italiens. Bien que la vente demeure une activité importante, l’essentiel est ailleurs. « Une galerie n’a de sens que si les œuvres sont vues », insiste Claire.
Et lorsqu’on lui demande ce que représente cet héritage construit en un demi-siècle, elle répond sans détour : « C’est continuer ce que mon mari a commencé. Continuer à faire connaître son nom. Sinon, tout se ferme, tout s’éteint. »
Tout au long de sa vie, Giovanni Sarti répétait que la beauté l’avait sauvé. Devant ces œuvres, on peut encore entendre la voix de l’enfant pauvre devenu passeur d’art, acquérant une renommée internationale par la passion, le travail acharné et l’intuition. Un héritage qu’il nous transmet aujourd’hui, et que sa famille, à son tour, porte avec la même fidélité du regard et la même exigence du cœur.
DézoomerEn savoir plus sur l’exposition
Jusqu’au 3 avril 2026. Galerie G. Sarti. 137, rue du Faubourg Saint-Honoré, à Paris.
Tél. : 01 42 89 33 66.
*Le catalogue, Ed. G. Sarti, 120 p.; 20 €.
