On parle beaucoup de la “bataille culturelle” dans le débat politique actuel, sans que l’expression soit toujours clairement définie. Quel sens lui donnez-vous dans le contexte de l’élection municipale à Paris ?
Emmanuel Grégoire — La bataille culturelle, c’est d’abord une longue histoire de Paris. Paris a toujours été un territoire de confrontation culturelle lié à des confrontations idéologiques. Il y a toujours eu une bataille des Anciens et des Modernes à Paris. C’est un substrat de créativité et de tension culturelle constant depuis plusieurs siècles. On voit bien aujourd’hui des sujets de confrontation idéologique majeurs qui se déploient dans le domaine culturel. La matrice n’est même plus le conflit entre la droite et la gauche, mais entre le multiculturalisme et la posture réactionnaire. Et on voit bien que la bataille culturelle est un levier culturel dramatiquement bien identifié par la droite et par l’extrême droite qui vient menacer toutes les libertés. Je le constate dans deux dimensions. La première, ce sont les atteintes à la liberté de création. La lutte contre le soutien à la culture, aujourd’hui assumée comme telle chez les réactionnaires, c’était inconcevable il y a 25 ans ! Le deuxième point touche à une forme d’autocensure des artistes qui peuvent se sentir menacés, donc qui souvent ne veulent pas se retrouver au milieu du champ de bataille. Mon projet est largement axé sur la protection de la liberté de création, qui n’est rien d’autre que celui du rôle de la culture dans la construction d’un récit sociétal partagé et qui est au fondement de tout projet culturel de gauche parce que indissociable de la vitalité démocratique. Je défends un soutien public très fort, à travers une augmentation du budget municipal alloué à la culture de 10 %.
Comment expliquez-vous, dans ce contexte idéologique polarisé, que les projets des candidat·es sur la culture, notamment dans les grandes villes, pas qu’à Paris, semblent un peu marginaux, en tout cas peu commentés ?
Je suis évidemment très focalisé sur Paris, mais je sais que Michael Delafosse à Montpellier, Mathieu Klein à Nancy ou Johanna Rolland à Nantes, par exemple, défendent des visions fortes en matière de politique culturelle. Dans les grandes métropoles, comme dans des territoires plus ruraux par ailleurs, la culture est souvent considérée comme un puissant levier d’émancipation. Notamment à travers le lien avec les politiques scolaires, en écho à l’éternelle question que se pose la gauche, celle de l’accessibilité à la culture et de la création populaire. Ce sujet a une résonance plus forte à Paris parce que 11 % de Parisiennes et Parisiens travaillent pour la création, la fabrication, la diffusion et l’accès à la culture, soit 230 000 personnes. C’est un enjeu politico-économique à Paris absolument majeur. Là où je suis plus étonné, c’est que mes adversaires ne se sont pas saisis du tout de cette question culturelle, alors même que l’une d’entre eux était à la tête de son ministère, il y a moins d’un mois, et on a vu le résultat. Nous, on fait le choix d’en faire un axe essentiel. C’est un sujet central dans une période où nous devons faire commun, et sur lequel on est très attendu.
Sur quoi, en particulier ?
Celui de l’éducation populaire et artistique : comment on propose des politiques culturelles qui pénètrent l’opinion profonde pour transmettre à chaque enfant le plaisir et le goût pour l’art et la culture, en particulier si elles doivent remplir l’objectif de contribuer à s’arracher aux déterminismes sociaux et culturels. C’est avec la jeunesse que se jouera la bataille culturelle. Nous renforcerons les initiatives en milieu scolaire, les activités culturelles à l’école, et nous soutiendrons les équipements publics, les bibliothèques, les conservatoires. On apportera aussi notre soutien à l’écosystème associatif de proximité. Dans une ville qui a une richesse d’établissements exceptionnels, on doit continuer farouchement, avec tous les collectifs, toutes les associations, tous les acteurs publics et privés, à protéger nos valeurs et nos fondamentaux et tenir une trajectoire de progrès . L’autre sujet qui m’intéresse beaucoup, c’est le lien très fort entre Paris et les territoires. Paris est un lieu de distribution et un lieu de création, mais beaucoup de créations sont menées aussi dans un écosystème régional, parfois même national. On a des liens très forts avec des villes comme Bourges, Strasbourg… La crise de la création est souvent une crise de la distribution en réalité. Les compagnies nous disent toutes que leur problème c’est qu’elles ne peuvent pas jouer assez longtemps dans une offre concurrentielle. C’est aussi à ça qu’on veut répondre.
Que dit, au fond, votre projet culturel de votre projet général pour Paris ?
Notre projet culturel est au service d’une vision de la ville, de son histoire. Il répond à une ambition de convergence des mondes dans laquelle la sérendipité du territoire offre un lieu de création exceptionnel. Je parle de la convergence des talents, de la convergence migratoire, de la qualité de ville-refuge des artistes qui ont fait le choix de l’exil pour pouvoir continuer à exercer leur art. C’est aussi pourquoi nous mettrons en place un Défenseur de la liberté de création et de diffusion afin de garantir la protection des artistes et de soutenir la diversité culturelle. Nous défendons une vision cosmopolitique de la ville au service d’une vision cosmopolite du monde. C’est un projet culturel qui est tout autant un projet sociétal et philosophique pour Paris.
Quand vous étiez premier adjoint à la maire Anne Hidalgo, étiez-vous déjà conscient de l’importance de ce projet culturel ?
Oui, parce que beaucoup a été fait depuis 25 ans et j’ai construit des outils aux côtés d’élus dont je suis proche comme Bertrand Delanoë. L’une des choses dont je suis le plus fier, c’est l’ouverture de la Philharmonie de Paris : une alchimie singulière d’une excellence artistique, d’un ancrage populaire et d’un ruissellement territorial. C’est pour moi un modèle. Le Centquatre est aussi un lieu magnifique. Bertrand Delanoë et Anne Hidalgo ont beaucoup soutenu la politique culturelle à Paris, avec des niveaux de priorités différents, mais on voit aujourd’hui que Paris est devenu un modèle d’intégration et de vivre-ensemble, à la fois féministe, antiraciste et culturel. Je m’inscris pleinement dans cette promesse parisienne, de liberté, de rencontres, de joies, de culture.
Comment vous inscrivez-vous dans cet héritage ? Défendez-vous une pure continuité avec la ligne de Delanoë et Hidalgo, ou proposez-vous de déplacer un peu son cadre ?
Il y a bien sûr des lignes de force communes : l’ancrage des grands équipements et de leur inscription dans les quartiers populaires. Nous savons pour autant de façon documentée que la gratuité n’est pas un critère d’accessibilité. Il favorise, mais il ne permet pas à des gens non tentés par les musées d’y aller. C’est un vrai sujet : comment on réduit les inégalités d’accès à la culture, comment on éveille la curiosité en amenant les enfants à s’intéresser à la création ? D’où l’axe extrêmement fort que j’ai mis sur l’école, qui doit être un lieu d’ouverture sur le monde. C’est l’originalité de mon programme. Établir un lien très fort entre les politiques éducatives et les politiques culturelles. Je négocierai avec le Rectorat, même si je mesure bien que l’État et la Région se désengagent financièrement de ces enjeux. On les incitera fortement à se réorganiser et à s’y engager fermement. Ce qui change aussi par rapport au temps de Delanoë et Hidalgo, c’est évidemment la crainte de voir l’extrême droite arriver au pouvoir en 2027. La puissance culturelle de Paris n’a malheureusement pas d’immunité éternelle dans cette perspective. Les collectivités territoriales vont incarner des contre-pouvoirs par rapport aux décisions qui pourraient être prises nationalement. Préserver ce que l’on croyait immuable, ce qui fait l’ADN de Paris, sa capacité à penser, à lutter, à créer n’est pas une évidence. C’est un choix politique. Protéger la liberté de création est fondamentale, j’y insiste.
Comment comptez-vous accompagner les conditions de travail des artistes, souvent sans ateliers, et favoriser l’accès aux lieux culturels ?
Encore trop d’artistes quittent Paris parce qu’ils n’arrivent pas à s’y loger et à y travailler. Ils représentent pourtant une richesse immense. On a des mesures techniques qui rejoignent le droit commun, et sur lequel on a besoin d’une action sectorielle. Le logement en forme le cœur. Nous créerons une Garantie Municipale des Loyers pour permettre aux intermittents et aux artistes-auteurs de continuer de vivre à Paris, en plus de la révision des critères d’attribution des ateliers-logements. On a aussi un programme de développement des ateliers et des lieux de répétition, qui nécessite des stratégies immobilières pour répondre aux besoins des artistes. Pour l’accès, j’ai proposé d’adapter le prix du ticket d’accès aux musées nationaux pour tous les publics, en particulier les habitants des quartiers populaires. Je rappelle que les musées parisiens, de Carnavalet au Musée d’Art moderne, eux, sont gratuits. L’accessibilité des lieux culturels pour les Parisiens les plus modestes est un vrai sujet et je m’y engagerai. Je sais, comme je vous le disais avant, que la gratuité n’est pas une garantie d’accessibilité. Mais pour les personnes âgées qui veulent aller dans les musées ou dans les expos, ils demandent à avoir des tarifs réduits, sur le même modèle que ce qui est proposé aux jeunes. Sans cela, beaucoup ne peuvent pas y accéder. C’est dans cette logique aussi que nous étendrons les horaires des bibliothèques et des musées nationaux, pour s’adapter à tous les rythmes de vie.
Vous avez annoncé plusieurs projets de parcs culturels, entre les Champs-Élysées et Concorde, et à l’est de Paris avec le projet 2031. En quelques mots, de quoi s’agit-il ?
Je veux favoriser le parcours culturel de tous les Parisiens en favorisant la présence de l’art dans l’espace public. Ce parc entre la Concorde et les Champs-Élysées n’a pas qu’une dimension culturelle, il rejoint le récit global d’accessibilité à toutes et tous. Les Champs-Élysées représentent un énorme spot de culture, contrairement à ce qu’on pense spontanément. On y trouve le Théâtre Marigny, le Théâtre du Rond-Point, le Lido, le théâtre de la Concorde, le Petit Palais, le Grand Palais…, c’est l’un des plus gros spots culturels du monde, surtout si on le pousse vers le Louvre, la Fondation Cartier, le Musée des Arts décoratifs, Orsay ou la Bourse de Commerce. L’idée est de redonner cohérence et attractivité à l’un des plus vastes espaces verts du centre de Paris, dans la continuité du réaménagement de la place de la Concorde, et d’en faire un axe majeur qui va jusqu’à la Défense. Et ce qu’on veut faire dans ce jardin, c’est un grand spot d’animation culturelle, à la croisée des intérêts parisiens et des intérêts touristiques. L’autre projet qui me tient à cœur, à l’est de Paris, a trait à la mémoire et à l’apport de l’immigration dans la culture. Ce projet “Paris 2031” qui durera toute la mandature, permettra de réconcilier histoire, écologie et avenir, en donnant à l’Est un projet culturel ambitieux, à travers un travail mémoriel sur le passé colonial de la ville. Le centenaire de l’exposition coloniale internationale et du Palais de la Porte Dorée en sera le pivot, bien que je ne veuille pas résumer ce projet à une seule dimension événementielle. En complément de ces projets d’aménagement, je propose la création d’un nouveau festival pour Paris dès juillet 2026, “Paris je t’aime” pour faire rayonner Paris à travers le regard d’artistes parisiens, sur l’esplanade de la Libération avec l’ambition de l’étendre à d’autres espaces de la ville au fil des années.
Paris capitale de la vie nocturne et festive, comme vous le promettez, semble décevoir des acteurs de la nuit et des marges culturelles, comme l’a écrit dans une récente tribune Arnaud Idelon qui regrettait la fermeture de la Flèche d’or, de Fawa, ou de la Station Gare des Mines.
C’est à la fois vrai et faux. C’est faux sur le plan quantitatif, parce qu’on a massivement développé les espaces nocturnes, au point que Paris est devenue l’une des villes les plus festives dans le monde notamment pour les musiques actuelles. Je veux amplifier cette tendance. Ce que souligne Idelon, c’est un autre sujet qui est celui des lieux alternatifs. La Station Gare des Mines que j’adore, doit fermer temporairement pour des travaux de rénovation. La question, c’est comment on protège des lieux alternatifs indépendants qui échappent à la logique de marché. Cela nécessite de l’argent public et évidemment que j’en ferai une priorité en utilisant du foncier disponible à l’échelle métropolitaine. La Flèche d’or, la Ville l’a rachetée par exemple. Simplement, il y a des travaux de mise aux normes. Comme dans toutes les grandes villes, les formes d’art alternatives et indépendantes sont soumises à de nouvelles contraintes économiques et à la spéculation immobilière. Il faut que la puissance publique les aide. Je suis très soucieux que nous puissions maintenir des lieux librement admis, avec les règles de sécurité qui s’imposent, mais librement administrés par des artistes de la scène émergente. Ce sont souvent des lieux engagés et qui deviennent des “safe places” pour nombre de Parisiens. J’y tiens beaucoup.
La mésaventure de la Gaîté Lyrique, c’est une histoire ancienne, désormais ?
Concernant la Gaîté Lyrique, oui, c’est derrière nous. C’est un lieu que j’adore et que je soutiens totalement. J’ai d’ailleurs soutenu l’équipe pendant le long moment d’occupation qu’ils ont connu, tout en dialoguant continuellement avec les jeunes du collectif du Parc de Belleville. La Gaîté est un magnifique lieu d’hybridation culturelle, et je me réjouis de les voir reprendre vie cette année. Je serai toujours à leurs côtés.
En quoi votre projet culturel se distingue-t-il fondamentalement de celui de vos concurrent·es ?
On en a fait un axe central du projet, là où je ne sens pas du tout la même appétence de l’autre côté. C’est aussi simple que cela.
Vous semblez assez serein quant à votre victoire, non ?
Je suis serein. La possibilité de perdre fait partie de la vie de la démocratie, mais je suis confiant. Nous n’avons pas le droit de perdre.
Propos recueillis par Jean-Marie Durand
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