L’exposition présentée du 18 février au 19 juillet à l’orée du Jardin du Luxembourg de Paris réunit 126 œuvres de Leonora Carrington, une artiste singulière à l’univers surréaliste. Au Mexique où elle est morte en 2011, à 95 ans, elle est une figure reconnue, à l’égal de sa contemporaine, Frida Kahlo. En Europe, elle fut malheureusement un peu oubliée, surtout en France, comme de nombreuses femmes artistes de son temps. La sortir des oubliettes de l’histoire de l’art est l’un des grands mérites de cette exposition, d’abord présentée à Milan.
Née en 1917, Leonora Carrington est la fille d’un industriel anglais protestant et d’une Irlandaise catholique. Elle est dès l’enfance fascinée par la mythologie et les contes de fées. Les passionnants commissaires de l’exposition, Tere Arcq et Carlos Martin, deux historiens de l’art, racontent qu’elle a mené « une vie en décalage avec son époque : exilée, mère, survivante de la violence et des abus de la psychiatrie. » Une vie dans laquelle le voyage, qu’il soit réel ou symbolique, occupe une place centrale. « Les vrais voyages, physiques, et ceux de l’esprit par la recherche de nouvelles voies de connaissance« , précise Carlos Martin. Nous avons choisi six œuvres dans cette riche exposition pour éclairer les fondements de son travail, en lien avec des étapes importantes dans sa vie.
Un tableau manifeste : « Artes, 110 »
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Dans la première salle de l’exposition, les pages d’un carnet dessiné par la petite Leonora à l’âge de 10 ans sont projetées sur un écran, déjà pleines de créatures imaginaires. À proximité, cette huile sur toile colorée, beaucoup plus tardive, accroche le regard. « C’est un autoportrait, décrypte Carlos Martin. Artes,110 représente sa traversée de l’Océan Atlantique en 1942 pour aller au Mexique où elle passera le reste de sa vie. Elle peint une femme sans corps qui sort d’un pays en guerre, sur une sorte d’île, pour trouver un autre endroit où une robe l’attend. » Le commissaire raconte que Leonora Carrington a toujours adoré les contes de fées et que sur ce tableau, elle se pique le doigt avec la pointe d’une aiguille, comme La Belle au Bois Dormant.
« C’est l’idée d’un moment douloureux mais en même temps, de la révélation d’une nouvelle identité qui sera très importante dans son processus artistique« . Tere Arcq précise que c’est l’un des premiers tableaux qu’elle a peints au Mexique et que « le titre, Artes,110, c’était l’adresse où elle habitait« . L’artiste s’est aussi inspirée de l’ouvrage de Joseph Campbell, Le voyage du héros. « Au Mexique, elle entreprend la construction d’une nouvelle identité. On pense que c’est pour cette raison que la robe n’a pas encore de tête » ajoute l’experte. Elle abandonne un monde en ruines pour recommencer sa vie. » Les deux commissaires voient ce tableau comme « un manifeste« , une œuvre capitale.
Une maison avec Max Ernst à Saint Martin d’Ardèche
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À 16 ans, Leonora part en Italie et découvre à Florence les maîtres de la Renaissance qui l’inspireront toute sa vie. Elle réalise une superbe série d’aquarelles, Les sœurs de la lune, présentée dans l’exposition. Elle poursuit sa formation de peintre à Paris puis à Londres, rejetant la haute société britannique dans laquelle ses parents voudraient l’intégrer. En 1937, elle s’enfuit avec Max Ernst, peintre surréaliste dont elle est tombée amoureuse. Vingt-six ans les séparent. Le couple vit en Cornouailles avec d’autres artistes (Lee Miller, Man Ray, Paul Éluard…) puis à Paris, avant de s’installer à Saint-Martin d’Ardèche en 1938. Leonora y achète une maison avec l’argent envoyé par sa mère que le couple redécore pendant des mois, à l’intérieur comme à l’extérieur, avec des peintures et des sculptures, dans un fascinant dialogue artistique.
« Je pense qu’elle a été surréaliste toute sa vie, avant de le rencontrer et après« , estime Tere Arcq. Ils avaient en commun la rébellion, le désir de trouver des alternatives au rationalisme dans un monde qui ne fonctionnait plus du tout, l’intérêt pour les savoirs anciens et mystiques, la magie, l’imaginaire, le monde des rêves ». Leonora et Max peuplent leur palais idéal de créatures hybrides et chimériques symbolisant la métamorphose. Au cœur de l’exposition, les portes d’une armoire prêtées par le propriétaire actuel de la maison. On y voit une femme nue à tête de cheval. Alter ego de l’artiste, le cheval incarne la liberté, l’érotisme mais aussi la fuite de sa classe sociale. Cette licorne rouge, crinière en feu et allure diabolique, ornait la cuisine de la maison. Leonora Carrington l’a peinte directement sur le verre d’une fenêtre. Le propriétaire ardéchois a également prêté un jeu de biribi du XVIIIe siècle qui leur appartenait.
Viol et internement : « La joie du patinage »
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Après la déclaration de guerre en 1939, Max Ernst est arrêté et détenu au sinistre camp des Milles, près d’Aix-en-Provence. Leonora Carrington, isolée et en danger, fuit en voiture vers l’Espagne dans le but de gagner l’Amérique via Lisbonne. Arrivée à Madrid, « elle est victime d’un viol collectif par des soldats franquistes« , raconte la commissaire. « Elle a été enlevée dans le parc du Retiro et emmenée en voiture dans un palais au décor chinois que je suis encore en train de chercher », précise Carlos Martin. Dans le contexte de la guerre, les violences sexuelles sont légion et « je crois qu’elle ne s’est pas donné le droit d’y accorder de l’importance« , estime-t-il.
L’artiste n’a écrit que quelques lignes sur ce viol mais peint plusieurs œuvres qui en parlent. « Leonora disait toujours que le vert était sa couleur et sur ce tableau, elle se représente enveloppée d’une étole verte. Le rouge, c’était pour elle la couleur de la terre en Espagne. On voit qu’elle a été traumatisée », décrypte Tere Arcq. La jeune femme perd pied et ses parents la font interner dans un sanatorium de Santander, au nord du pays, où elle sera soumise à des traitements violents. Balançant entre folie et lucidité, elle traverse cette expérience extrême qui marquera profondément son travail. Ses toiles deviennent plus sombres, plus hermétiques. L’artiste se réfugie à New York en 1941 où elle se marie une première fois et joue un rôle important dans les activités des artistes surréalistes en exil. Plusieurs œuvres de cette période présentées dans l’exposition portent les stigmates de la guerre, de la maladie mentale et de la perte. Leonora Carrington reviendra sur ces événements traumatiques dans un texte poignant intitulé En bas.
Une autre vie au Mexique : « Les tentations de Saint Antoine »
![Leonora Carrington, "Las tentaciones de San Antonio" [Les Tentations de saint Antoine], 1945, huile sur toile, 121 x 91 cm. (COLLECTION PARTICULIERE)](https://www.franceinfo.fr/pictures/BWP39BIpMzxk9BfJWQVTgEf7u4w/0x0:1600x2146/fit-in/720x/filters:format(jpg)/2026/02/14/leonora-carrington-las-tentaciones-de-san-antonio-1945-huile-sur-toile-122-x-91-cm-collection-privee-72-dpi-6990594e4daa0302433909.jpg)
![Leonora Carrington, "Las tentaciones de San Antonio" [Les Tentations de saint Antoine], 1945, huile sur toile, 121 x 91 cm. (COLLECTION PARTICULIERE)](https://www.franceinfo.fr/pictures/BWP39BIpMzxk9BfJWQVTgEf7u4w/0x0:1600x2146/fit-in/720x/filters:format(jpg)/2026/02/14/leonora-carrington-las-tentaciones-de-san-antonio-1945-huile-sur-toile-122-x-91-cm-collection-privee-72-dpi-6990594e4daa0302433909.jpg)
En 1942, Leonora Carrington migre au Mexique, pays où elle passera pratiquement le reste de sa vie et où elle repose, au cimetière britannique de Mexico. L’artiste se remarie avec « Chiki » Weisz, un photographe hongrois, ami d’enfance de Robert Capa, avec qui elle aura deux fils. Le foyer et la maternité deviennent deux thèmes importants dans son travail. Elle est soutenue par le poète anglais Edward James, son ami et mécène. « Dans ce pays qui n’est pas en guerre, elle se sent libre, elle n’a plus peur, elle découvre les couleurs, la magie quotidienne dont André Breton avait parlé avant elle, analyse la commissaire, tout cela l’a vraiment changée ».
Leonora réalise ce tableau dans le cadre d’un concours auquel Salvador Dali, Paul Delvaux, Dorothea Tanning et Max Ernst participent également pour intégrer une scène du film Bel-Ami (1947). C’est son ancien compagnon qui l’emporte mais ce grand tableau représentant la tentation de saint Antoine marque un tournant dans sa carrière. Sa peinture se transforme. Cette toile a bien failli ne pas rejoindre le Musée du Luxembourg, sa propriétaire craignant qu’elle soit vandalisée. Elle s’est heureusement ravisée en décembre et a permis que cette œuvre « très rarement vue » soit exposée, à condition d’être placée sous un verre de protection. « Je crois que c’est la seule version dans laquelle on ne voit pas le saint torturé par la tentation, analyse Carlos Martin en historien de l’art. Leonora a vu le tableau de Jérôme Bosch au musée du Prado de Madrid qui montrait également le saint en paix« .
L’ésotérisme : « Les pouvoirs de Madame Phoenicia »
![Leonora Carrington, "The Powers of Madame Phoenicia" [Les pouvoirs de Madame Phoenicia], 1974, 42,5 x 44,5 cm. (2026 ESTATE OF LEONORA CARRINGTON / ADAGP PARIS / COLLECTION GALERIE OSCAR ROMAN)](https://www.franceinfo.fr/pictures/Ii3rTcUMCHgBwGsL8huOcLFCpy0/16x0:718x702/fit-in/720x/filters:format(jpg)/2026/02/17/leonora-carrington-the-powers-of-madame-phoenicia-1974-42-5-x-44-5-cm-c-2026-estate-of-leonora-carrington-adagp-paris-c-coleccion-galeria-oscar-roman-72-dpi-6994543bb0f77102041261.jpg)
![Leonora Carrington, "The Powers of Madame Phoenicia" [Les pouvoirs de Madame Phoenicia], 1974, 42,5 x 44,5 cm. (2026 ESTATE OF LEONORA CARRINGTON / ADAGP PARIS / COLLECTION GALERIE OSCAR ROMAN)](https://www.franceinfo.fr/pictures/Ii3rTcUMCHgBwGsL8huOcLFCpy0/16x0:718x702/fit-in/720x/filters:format(jpg)/2026/02/17/leonora-carrington-the-powers-of-madame-phoenicia-1974-42-5-x-44-5-cm-c-2026-estate-of-leonora-carrington-adagp-paris-c-coleccion-galeria-oscar-roman-72-dpi-6994543bb0f77102041261.jpg)
Leonora Carrington admirait beaucoup le psychiatre Karl Jung et ses travaux sur l’utilisation thérapeutique du Tarot comme outil de réflexion et de méditation pour explorer notamment les aspects inconscients de la personnalité. Selon Tere Arcq, elle a pratiqué l’art du Tarot, sujet de ce tableau associé au mythe celte de la Déesse Blanche, « non dans une volonté divinatoire mais comme un moyen de se comprendre soi-même et d’exprimer ses intuitions« . Sa vie durant, elle n’a cessé d’explorer les savoirs ésotériques, les croyances oubliées, toutes les formes de connaissance échappant au rationalisme.
Peintre, sculptrice et auteure, Leonora avait pour livre de chevet l’ouvrage d’Édouard Schuré, Les grands initiés, consacré à l’histoire secrète des religions, une sorte de voyage dans la tradition ésotérique. Elle parsème ses tableaux de signes cabalistiques, d’écriture miroir, d’incantations magiques visibles ou invisibles. « Elle pensait ses œuvres comme des objets rituels et croyait vraiment qu’elle pouvait produire un effet avec ses tableaux« , décrypte la commissaire de l’exposition. Elle s’intéressait également aux travaux du mystique Georges Gurdjieff et à sa méthode visant à atteindre un état supérieur de conscience. Ses œuvres sont le reflet de ses voyages physiques comme de ses pérégrinations intérieures. Sur son lit de mort, la peintre a demandé à son fils de lui lire le Livre des morts tibétain. Elle appréciait particulièrement la philosophie bouddhiste pour la méditation et le respect pour toutes les formes de vie sur terre.
Le féminisme et l’écologie : « Nourrir une table »
![Leonora Carrington, "Dando de comer a una mesa" [Nourrir une table], 1959, huile sur toile, 57 x 70 cm, collection particulière. (2026 ESTATE OF LEONORA CARRINGTON / ADAGP PARIS)](https://www.franceinfo.fr/pictures/HgB10V73nLGJA643p6xKj9hKXFw/26x0:1696x1670/fit-in/720x/filters:format(jpg)/2026/02/14/leonora-carrington-dando-de-comer-a-una-mesa-1959-huile-sur-toile-57-x-70-cm-c-2026-estate-of-leonora-carrington-adagp-paris-72-dpi-699055d19764b746061289.jpg)
![Leonora Carrington, "Dando de comer a una mesa" [Nourrir une table], 1959, huile sur toile, 57 x 70 cm, collection particulière. (2026 ESTATE OF LEONORA CARRINGTON / ADAGP PARIS)](https://www.franceinfo.fr/pictures/HgB10V73nLGJA643p6xKj9hKXFw/26x0:1696x1670/fit-in/720x/filters:format(jpg)/2026/02/14/leonora-carrington-dando-de-comer-a-una-mesa-1959-huile-sur-toile-57-x-70-cm-c-2026-estate-of-leonora-carrington-adagp-paris-72-dpi-699055d19764b746061289.jpg)
« Deux enfants observent en cachette une sorcière assise sur un moineau géant, qui met une perle dans le bec d’un aigle dans une table. Des assiettes ont des visages et elles espionnent aussi la sorcière ». Voici ce que deux enfants, Henri et Kaede, ont vu sur cette toile de Leonora Carrington, selon le cartel. On la trouve dans la dernière partie de l’exposition intitulée « Cuisine alchimique ». À la différence de nombreuses féministes décrivant la maison comme une prison, Eleonora Carrington considère le foyer, en particulier la cuisine, comme un territoire de création et d’expérimentation. Un espace où les femmes peuvent retrouver leur pouvoir grâce à l’alchimie, la magie et la sorcellerie.
« Elle parlait d’un féminisme de la conscience« , poursuit Tere Arcq. Pour elle, l’homme et la femme doivent se compléter. « Elle faisait référence, décrypte la commissaire, au pouvoir des sociétés matriarcales dans lesquelles la femme était la soigneuse, celle qui prend soin des autres mais aussi de la nature, de la planète et de la vie spirituelle de la communauté ». Elle dira à une amie que le rôle principal des femmes consiste à exorciser le mal chez les hommes pour les détourner de la guerre et de la violence. L’exposition s’achève justement sur cette citation de Leonora Carrington : « Si toutes les femmes du monde décidaient de contrôler la population, de refuser la guerre, de refuser la discrimination sexuelle ou raciale, et forçaient ainsi les hommes à permettre à la vie de survivre sur cette planète, cela relèverait bel et bien du miracle« .
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« Leonora Carrington », du 18 février au 19 juillet 2026, Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard à Paris, ouvert tous les jours sauf le 1er mai, de 10h30 à 19h, les lundis jusqu’à 22h, plein tarif à 14€, tarif réduit à 10€.
