Il était temps ! La Cage aux folles, pièce culte des années 1970 créée par le duo inoubliable Poiret-Serrault, est rapidement devenue un film célèbre, avec Serrault et Tognazzi reprenant – en version moins éclatante – le rôle de Poiret. La saga a connu un deuxième volet tout aussi drôle, puis un troisième plus poussif, avant de faire les beaux jours de Broadway dès 1983.
Si en France tout finit par des chansons, là-bas tout se règle en comédie musicale. Jerry Herman a signé une musique passe-partout et des lyrics bécassons sur un livret de l’excellent Harvey Fierstein (Torch Song Trilogy). Le succès a été immédiat. En pleine période disco, la chanson « I Am What I Am », reprise par Gloria Gaynor,est devenu l’hymne des gays et le flamboyant requiem des années sida.
Les Américains ont tiré la pièce vers la revendication des droits homosexuels. En ne songeant qu’à faire rire, la version française a le mérite d’avoir traité brillamment un sujet alors tabou. Mais ce qui a fait sa gloire est aujourd’hui suspect. En ces temps de susceptibilité extrême, on est prié de passer par la case de décontamination libertaire. À Paris, on ne rit pas !
Laurent Lafitte en vedette désignée
Le succès ne s’est pas démenti, plusieurs fois à Broadway (2004, 2010), à Londres (1986, 2008) et dans le monde entier. Quand le genre de la comédie musicale est devenu à la mode en France, La Cage aux folles s’est installée à Mogador, mais la production a fait un « flop ».
Il fallait une revanche, des moyens importants et, surtout, une vedette capable de porter le spectacle. Après ses succès précédents (dont le récent La Femme la plus riche du monde), Laurent Lafitte en Zaza Napoli devait constituer l’attraction principale, autour de laquelle tout s’articule – le reste de la distribution, dont le rôle du compagnon d’Albin confié à Damien Bigourdan, promettant d’être plus discret pour laisser toute la place à la vedette.
J’ai malgré tout trouvé Laurent Lafitte un peu en dessous. Bien, mais en dessous. Peut-être a-t-il choisi de modérer le personnage pour éviter de tomber dans la caricature ou peut-être Olivier Py a-t-il voulu moderniser Zaza, la rendre plus naturelle. Mais Zaza reste avant tout un personnage d’excès : pour elle, trop est juste assez. Michel Serrault y allait franchement, libre dans son interprétation. Laurent Lafitte, lui, semble avoir moins de marges de manœuvre. Est-ce le personnage ou l’acteur qui est contenu ? La mise en scène, la musique ou la danse limitent-elles son expressivité ? Peut-être a-t-on voulu préserver l’équilibre du spectacle en tempérant certaines libertés.
Qui diable a remplacé « John Wayne » par « Schwarzenegger » ?
L’astucieux décor et les somptueux costumes de Pierre-André Weitz nous en donnent plein la vue. La mise en scène d’Olivier Py est sans vulgarité. Ça ne manque pas de rythme, malgré des chutes de tension, mais de magie. Tout est encore un peu raide, calibré, sage. On en a pour ses sous, mais, au fond, on n’est pas vraiment emballé. En revanche, les vannes sont très drôles. Ça, on sait (encore) faire. Et l’adaptation fonctionne.
Mais qui diable qui a remplacé la mention de « John Wayne » par celle de « Schwarzenegger » dans la scène de la biscotte (pas le meilleur moment de la soirée) ? A-t-on eu peur que les jeunes ne connaissent plus le « cow-boy » ? Prendrait-on nos amies coiffeuses pour des dindes ? La génération Z serait-elle plus familière du culturiste-gouverneur austro-californien ? Dans tous les cas, ceux qui se déhanchent sur « I Am What I Am » auraient du mal à bouger un orteil sur « J’ai le droit d’être moi, un être à part, une œuvre d’art ! »
À un moment donné, on avait parlé de Michel Fau pour le rôle d’Albin. Il lui aurait donné une folie, une noirceur et une truculence différente de Serrault et originale, qui auraient renouvelé le personnage. Olivier Py, lui aussi, aurait fait une sensationnelle Zaza. Laurent Lafitte remplit son contrat et réussit son pari. Mais il n’apporte rien de neuf et de profond au personnage. Mis à part un petit vernis à l’eau chlorée américaine.
L’excellente distribution du « Petit Faust »
Au même moment, au Théâtre de l’Athénée-Louis-Jouvet (près de l’Opéra) se jouait Le Petit Faust d’Hervé. Point commun avec La Cage aux folles ? Ils s’attaquent tous les deux à un monument. À Faust de Charles Gounod, d’un côté, et à celui de Michel Serrault, de l’autre.
Quand le plus célèbre des opéras français (avec Carmen) est entré au répertoire de l’Opéra de Paris, Hervé, le créateur de l’opérette, a composé un opéra parodique comme c’était l’usage à l’époque. L’autre point commun ? Dans les deux cas, l’orchestre est joué par les Frivolités parisiennes. Créée en 2012 par deux musiciens – un bassoniste formé à Cologne (un traître au pays des fagots !), Benjamin El Arbi, et un clarinettiste dégrossi en Belgique, Mathieu Franot –, cette structure s’est spécialisée dans la musique légère. En quinze ans, ils ont réveillé des œuvres endormies et rafraîchi quelques perles du répertoire. Si cette pépite faustienne bénéficie de moyens moins faramineux que la superproduction du Châtelet, la musique y est bien plus raffinée.
Dans ce Petit Faust, le compositeur a posé dièses et bémols en accroche-cœurs à la moustache de la Joconde. On reconnaît quelques fines réminiscences et l’on s’amuse d’un yodel plein de verve (« trou-le-ou-la-ou »), chanté par Gretchen. Le docteur Faust est un ténor de comédie, Méphisto, une mezzo rouée, et Marguerite, une coquine âpre au gain.
D’excellents chanteurs, spécialistes des petits rôles de caractère, constituent la brillante distribution. Ils sont tous épatants : Charles Mesrine, Anaïs Merlin, Mathilde Ortscheidt, Igor Bouin… La metteuse en scène, Sol Espeche, a eu l’idée de situer l’action lors du tournage d’un jeu télévisé. Maxime Le Gall est un bon chauffeur de salle. Au début, c’est très drôle, puis on se lasse un peu de ce systématisme qui décline des jeux célèbres (Tournez ma chaise, etc.), car trop de parodie tue la parodie. Ici, trop est bien assez pour moi.
