Hannah Arendt à Paris

Déc 13, 2025 | Paris

Cinquante ans après la mort d’Hannah Arendt, le 4 décembre 1975, l’intérêt pour son œuvre et pour sa vie ne se dément pas. Dernier témoignage de cette curiosité : Parias. Hannah Arendt et la « tribu » en France (1933-1941), de Marina Touilliez, préfacé par Martine Leibovici. Pourquoi Hannah Arendt quitte-t-elle l’Allemagne nazie ? Pourquoi choisit-elle la France ? Et en quoi ces années parisiennes furent-elles décisives dans l’élaboration de sa pensée politique ?

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1933, la prise de conscience du danger

Hannah Arendt a vingt-six ans lorsque Hitler arrive au pouvoir. Marina Touilliez rappelle qu’elle décide alors « d’entrer en politique, au moment le plus compliqué« , alors même que nombre d’intellectuels demeurent aveugles au danger. « Elle est très clairvoyante sur le danger des nazis dès 1931, alors même que ses plus proches ne le voient pas ainsi.« 

Contrairement à son mari, qui fuit immédiatement, Hannah Arendt choisit d’abord de rester : « C’est vraiment une démarche pour elle de se défendre en tant que juive. » Martine Leibovici souligne que son arrestation et son séjour d’une semaine à la Gestapo constituent un tournant : Arendt comprend « qu’il y a quelque chose de différent avec le nazisme et que l’antisémitisme est en train de devenir au centre de leur idéologie« .

À écouter

Arendt et les parias

Avec philosophie

58 min

Une « tribu » en exil

Arrivée en France, Hannah Arendt fait l’expérience brutale du statut de réfugiée. Dans Nous autres réfugiés, publié en 1943, elle écrit : « Nous avions été chassés d’Allemagne parce que nous étions juifs, mais à peine avions-nous franchi la frontière que nous étions des Boches. » Et pourtant, elle dira en 1975 : « J’ai été en partie formée par huit longues années assez heureuses passées en France.« 

Martine Leibovici insiste sur ce « assez heureuse » : malgré la précarité et les entraves administratives, « il se forme une “tribu”, c’est-à-dire des relations entre les exilés, juifs et pas juifs d’ailleurs, des gens qui sont pour la plupart aussi des antifascistes, des anciens militants, des déçus du parti communiste allemand, etc., et qui développent entre des relations très fortes d’amitié et surtout de solidarité« . Marina Touilliez ajoute qu’Arendt a connu en France « un certain bonheur« , fait de solidarités, d’amitiés et d’une vie intellectuelle intense, avant que la découverte d’Auschwitz ne relègue cette souffrance à une autre échelle : « Elle dit que ça c’était « autre chose”, que de ça on ne s’en remettrait pas.« 

Cette expérience nourrit aussi une profonde désillusion. Marina Touilliez évoque l’accueil ambigu des Juifs allemands par les Israélites français en raison de « la propagande anti-Bosch qui est encore très présente [et] la peur que leur arrivée déclenche une explosion d’antisémitisme en France, peu de temps après la crise économique qui provoque un accroissement du chômage« . Hannah Arendt théorisera cette fracture en reprenant à son compte l’opposition établie par Bernard Lazare entre les « parias » et les « parvenus », une distinction qui traverse toute sa réflexion sur l’assimilation et l’exclusion.

Apatridie, camps et naissance du « droit d’avoir des droits »

À partir de la fin des années 1930, la situation se durcit. Marina Touilliez rappelle la circulaire du 14 avril 1938 que le gouvernement Daladier adresse aux préfets, leur enjoignant de « mener une action méthodique, énergique et prompte, en vue de débarrasser notre pays des éléments étrangers indésirables qui y circulent et y agissent« . Hannah Arendt connaît l’internement à Gurs ; son mari Heinrich Blücher et nombre de ses amis subissent des conditions très dures.

Pour Martine Leibovici, l’élément central est l’apatridie : « Tous ces gens perdent leur nationalité d’origine, ils n’ont plus aucun gouvernement qui les protège. » C’est là, dit-elle,  » tout le point de départ de la réflexion d’Arendt sur le droit d’avoir des droits et la condition des réfugiés« . Ce qui frappe, ajoute-t-elle, c’est « l’impréparation totale » des autorités, source d’une violence extrême.

Ces années parisiennes nourrissent une critique radicale de la structure de l’État-nation. Martine Leibovici souligne qu’Arendt découvre alors « une impasse politique » : lorsque citoyenneté et nationalité se confondent, « le droit d’asile est accordé individu par individu« . « Or, quand des masses de gens qui ne peuvent pas retourner dans leur pays franchissent les frontières, l’État-nation ne peut qu’agir en contradiction avec ses propres principes, qui sont des principes d’égalité devant la loi.« 

À écouter

Sources bibliographiques

  • Marina Touilliez, Parias : Hannah Arendt et la « tribu » en France (1933-1941), L’Echappée, 2024.
  • Martine Leibovici, Hannah Arendt, une Juive. Expérience, politique et histoire, Desclée de Brouwer, 2002.
  • Hannah Arendt, La Tradition cachée. Le Juif comme paria, Payot, 2019.
  • Hannah Arendt et Mary McCarthy, Correspondance 1949-1975, Stock, 2009.
  • Bérénice Levet, Penser ce qui nous arrive avec Hannah Arendt, L’Observatoire, 2024.
  • André Suarès, Vues sur l’Europe, Grasset, 1991.
  • Arthur Koestler, La lie de la terre, Calmann-Lévy, 2013.
  • Charb, Lettre aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes, Les Échappés, 2015.

La semaine prochaine, Alain Finkielkraut recevra Raphaël Enthoven et Mathieu Bock-Côté dans une émission intitulée « La crise de l’Occident ».