Je suis allée voir il y a quelques semaines la nouvelle exposition du Musée Carnavalet sis dans le quartier du Marais à Paris, ce musée consacré à l’histoire de la ville que j’aime beaucoup. Elle s’appelle “Les gens de Paris”, et propose d’explorer la population parisienne entre 1926 et 1936, dates de grandes campagnes de recensement. Une excellente expo, tant du point de vue scientifique et historique, que de celui de la fiction : on y croise de vraies gens comme dirait l’autre, de vrais personnages, et de ce point de vue, c’est un peu comme feuilleter une anthologie qui vient de paraître chez Séguier et qui fait un excellent cadeau de Noël soit dit en passant : Les Flâneries de Paris, signé Gilles Schlesser, dans laquelle on peut sauter de quartier en quartier en lisant.
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Il faut dire en préambule mon amour pour la grande ville, qui est sans doute celui de la provinciale de campagne que j’ai longtemps été, et ma fascination pour la multitude de gens, comme une forme pour imaginer d’autres vies que la sienne – j’ai très souvent en tête cette préface de Baudelaire aux Petits poèmes en prose, grand manifeste de la modernité, dans laquelle le poète écrit la nécessité littéraire de (je cite) la “fréquentation des villes énormes”.
Cette énormité, c’est elle que tentent de rationaliser ces grandes campagnes lancées au milieu des années 1920 pour recenser la population parisienne. Le musée Carnavalet expose en quatre sections ce qui paraît d’abord un peu sec : du matériau démographique, mais qui se révèle un point de départ formidable pour montrer et imaginer la vie des gens il y a cent ans. On y trouve donc de grands registres manuscrits, mais aussi des informations sur les méthodes utilisées pour ces grands recensements, des graphiques qui montrent d’où vient la population parisienne, on constate que les immigrés récents sont nombreux, beaucoup d’Italiens, de gens d’Europe de l’Est. On touche aux conséquences concrètes de la Première guerre mondiale, qui a décimé la partie masculine de la population, et créé toute une culture du célibat féminin – à la fois contrainte et libération. On regarde, notamment grâce à des cartes, des maquettes, mais aussi des gazettes locales, comment la sociologie marque la géographie de la ville, entre un Ouest parisien bourgeois, et l’Est et le Nord ceinturés par ce qu’on appelait alors la “zone”, et comment les pouvoirs publics tentent d’assainir, parfois violemment ces quartiers de bidonville, en repoussant toujours plus loin des populations ouvrières misérables. On comprend grâce à des photos, des articles et des témoignages combien le boom de la population contraint les familles à se serrer dans de petits appartements, ce que cette promiscuité souvent non-désirée produit de drames. Bref on entre littéralement chez les gens des années trente, et ce sont des personnages qui émergent dans ces salles, des personnages d’une vivacité saisissante : une petite ouvrière à l’étroit, une jeune bourgeoise qui s’amuse dans les parcs d’attraction du Trocadéro, un chanteur de cabaret à Montmartre.
Autant de personnages qui peuplent aussi les Flâneries littéraires de Paris, un beau livre qui rassemblent des citations plus ou moins longues de grands auteurs, organisés par arrondissements : Balzac qui parle des “rues infâmes” je cite du centre populeux, Hemingway et ses “bons cafés” du boulevard Saint Michel, Jacques Roubaud et la pluie rue Duguay-Trouin, une anthologie qui va bien au-delà du folklore et du pittoresque, car elle fouille aussi dans les quartiers les plus récemment parisiens, comme La Chapelle, et trouve pour en parler des auteurs contemporains parmi les plus réjouissants, comme ce “promeneur faramineux” je cite qu’est Thomas Clerc, fier habitant du 18e arrondissement et qui a écrit un grand livre paru l’année dernière à ce sujet.
Ce qu’ont en commun l’exposition et le livre, c’est l’espèce de surprise qu’ils produisent : ils ont l’air d’être comme ça des lieux figés bourrés de textes patrimoniaux et de chiffres barbants, mais en fait ce sont des lieux de vie, on pourrait même dire que ce sont deux expériences profondément romanesques.
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