Mis en place il y au moins trois siècles à Aix-les-Bains, l’affouage, qui permet à des habitants de prélever gratuitement du bois dans la forêt de Corsuet, est toujours appliqué. Une pratique à l’intersection du service public et du droit individuel, qui permet d’entretenir la forêt à moindre coût.
Couper du bois gratuitement en échange d’un travail hebdomadaire en forêt : c’est le principe de l’affouage, une pratique dont les premières traces remontent au Moyen Âge, mise en place par les seigneurs pour permettre à leurs sujets de se chauffer en récoltant du bois dans la forêt. Des centaines d’années plus tard, l’affouage existe encore, notamment à Aix-les-Bains. Les affouagistes étaient dans la forêt de Corsuet ce samedi 29 novembre pour expliquer leur pratique.
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Une pratique familiale
Toute personne habitant sur les hameaux historiques et limitrophes de la forêt de Corsuet (de Lafin, Puer, Pont Rouge, Meymars et Saint-Simond), peuvent, s’ils ont une cheminée en état de fonctionner, y récolter du bois pour se chauffer entre novembre et février. « Ça date de 1732, tout habitant dont la cheminée est fumante peut récolter du bois, mais il y a interdiction de le vendre ou de le donner, ce n’est que pour son chauffage personnel« , explique Frédéric Dumont, président des affouagistes de Corsuet, qui pratiquait déjà l’affouage avec son père : « C’est ancestral, c’est historique, nos grand-parents venaient, nos parents venaient, on perpétue ce travail en partenariat avec l’Office national des forêts et la mairie d’Aix les Bains, pour laisser une forêt vivante pour nos descendants.«
Si cela peut paraître être une bonne affaire, en réalité, l’activité est strictement encadrée et très exigeante, d’où le fait qu’il n’y ait que quatorze affouagistes cette saison en forêt de Corsuet. Car si l’affouagiste ne dépense pour se chauffer qu’entre 100 et 200 euros par an, montant qui varie selon les essences découpées et le nombre de chaînes de tronçonneuse à remplacer, ce n’est pas une si bonne affaire. « On fait ces économies parce que l’on travaille, on a une grosse contrainte de présence » prévient Frédéric Dumont, car il faut accepter « d’être en forêt du samedi matin 7h30 au soir 17 heures de novembre à février, de découper du bois, de le trier, de le transporter… tout est fait seulement à la tronçonneuse et on récole la main, en transportant la récolte avec un quad« .
Vincent Mitaud, garde forestier à l’Office national des forêts (ONF), veille sur la forêt de Corsuet. Il établit chaque année un volume maximal de prélèvement avec les affouagistes ainsi que les secteurs à couper. Pour l’hiver 2025, les affouagistes n’ont pas le droit de prélever plus de 140 m³ de bois dans la forêt, soit un peu moins des deux tiers de ce qui pousse dans les secteurs concernés en une année. « La cible est volontairement basse pour compenser l’effet du réchauffement climatique, qui impacte le développement des arbres » détaille le responsable de l’ONF, pour qui le travail gratuit des affouagistes « est un formidable outil, précis et complémentaire au travail des agents municipaux et de ceux de l’ONF, qui permet de favoriser la pousse des jeunes arbres, de sécuriser la forêt pour ceux qui l’empruntent« . En bref, un partenariat historique et « gagnant-gagnant« .
Solidarité et tirage au sort
Une fois le bois prélevé, il est trié méthodiquement de part et d’autre d’un chemin accessible en voiture. D’un côté, le moins bon, de l’autre le meilleur. Puis chacun de ces deux côtés sont divisés en lot qui feront environ 10 mètres cubes au mois de février. « On remplit les quatorze lots pour les quatorze affouagistes de manière homogène, puis on tirera au sort pour se les répartir afin d’être le plus égalitaire possible. On travaille tous ensemble et après, on se les partage« , détaille Frédéric, le président des affouagistes de Corsuet, qui confie aimer ces moments de travail et de solidarité.
En plus de l’ONF, la mairie d’Aix-les-Bains est aussi impliquée dans l’affouage. Elle doit voter tous les ans le droit aux affouagistes de prélever du bois dans la forêt de Corsuet. « Le reste est géré par l’ONF, mais notre objectif, c’est vraiment de mettre en valeur cette pratique qui a une charge patrimoniale, écologique, économique, et sociale« , décrit Thibaut Guigue, vice-président de Grand Lac et quatrième adjoint d’Aix-les-Bains, en charge, entre autres, du développement durable.
La pratique de l’affouage fascine Jean-François Joye, professeur de droit public à l’Université Savoie Mont-Blanc et titulaire de la Chaire VALCOM. Il étudie les communs fonciers : « C’est beaucoup plus qu’une coupe de bois, c’est la rencontre de différents intérêts qui vont converger. Des populations qui vont se parler, qui vont travailler ensemble et donc de la cohésion sociale, des élus qui vont organiser ça, des institutions comme l’ONF qui vont donner des coups de main, qui vont apporter leur savoir. » La pratique de l’affouage s’inscrit dans la même dynamique que l’utilisation des fours communaux, qui repart à la hausse à la faveur de fêtes de villages ou de réunion de famille, ou des lavoirs, largement utilisés il y a quelques décennies encore au sein de nombreux villages.
