Paris : Stephen Triffitt redonne vie à Frank Sinatra sur scène

Nov 21, 2025 | Paris

« Bonjour, je me présente, je suis votre fille. » Ce moment-là, Stephen Triffitt n’est pas près de l’oublier. À la porte de sa loge, une femme vient le féliciter pour le tour de chant qu’il vient de donner à Los Angeles. Et cette femme, qui aurait pu être sa mère, n’est pas n’importe qui : c’est Tina Sinatra, l’une des deux filles de celui que l’on surnomme The Voice, l’une des plus grandes voix masculines du XXe siècle. La discussion s’engage naturellement : « Elle m’a avoué qu’elle avait d’autant plus apprécié le spectacle qu’il lui avait rappelé beaucoup de bons souvenirs avec son père. Et puis, elle a commencé à me parler comme si elle communiquait avec lui à travers moi. Elle m’a dit : “Oh, je pense que vous êtes prêt pour avoir un timbre à votre effigie !” »

La fille de Frank Sinatra n’est pas la seule à avoir l’impression de retrouver son père aujourd’hui. Même Frank Sinatra Jr. l’a adoubé. « Stephen Triffitt est le meilleur. Le plus grand. Parce qu’il est imprégné de l’âme de mon père », concède l’héritier. « C’est amusant de se glisser dans la peau d’une telle légende. À Las Vegas et à Atlantic City, j’ai eu l’honneur d’être servi par le barman qui avait servi Frank Sinatra. »

À Londres, le pianiste du Ritz lui a avoué qu’il avait été le pianiste personnel de la star : « Pas son pianiste de scène, non, son pianiste personnel. Parce que Frank avait toujours un piano où qu’il se trouve, dans son appartement, sa suite, sa chambre d’hôtel. À tout moment de la journée, il voulait pouvoir répéter, chanter ou tout simplement écouter un morceau de piano. Et, en bon insomniaque, il pouvait réveiller son pianiste personnel à 5 heures du matin pour lui jouer un truc ! »

Un big band de quatorze musiciens

Alors que l’on célèbre les 110 ans de la légende américaine disparue en 1998, sa voix renaît ainsi dans celle d’un gentleman britannique affichant gaillardemment la moitié de son âge. Entouré d’un big band de quatorze musiciens, ce natif du Yorkshire parvient à remplir des salles de 10 000 personnes grâce à la magie d’une voix dont lui-même ne soupçonnait pas l’existence jusqu’à ce qu’on le lui fasse remarquer. Il avait 38 ans. « Un ami venait d’ouvrir une salle de karaoké à Tenerife, raconte-t-il. Pour l’aider à ouvrir les hostilités, je me suis levé et, avec quelques verres dans le nez, j’ai commencé à chanter New York. Puis, j’ai enchaîné avec d’autres standards. Mes amis se sont alors exclamés : “Waouh, mais tu chantes comme Sinatra, dis donc.”​​​​​​​ »

« Comprenant que j’avais une belle voix, j’ai commencé à faire quelques concerts dans des clubs et des pubs au Royaume-Uni »

Et l’ancien contrôleur aérien dans la Royal Air Force, devenu vendeur d’appartements saisonniers dans les Canaries, a repris un vol vers l’Angleterre : « Comprenant que j’avais une belle voix, j’ai commencé à faire quelques concerts dans des clubs et des pubs au Royaume-Uni. Mais j’avais beau chanter du Elton John ou n’importe qui d’autre, on me ramenait toujours à Frank Sinatra. Je me suis donc concentré sur son œuvre. »

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Explorer le répertoire

Le fils d’un photographe aérien de la Royal Air Force avait déjà bien Sinatra dans l’œil. Depuis l’âge de 15 ans, il en connaissait les plus grandes œuvres. Mais, là, il restait à explorer le reste d’un répertoire comptant au bas mot 1 500 chansons ! À Las Vegas, il se jette dans le grand bain, en se produisant avec l’orchestre du chanteur. « On a démarré par Luck Be a Lady mais, après le premier couplet, la musique s’est arrêtée. J’ai relevé la tête et j’ai vu que les 17 musiciens s’étaient retournés dans ma direction. Ils me regardaient, puis se sont levés et m’ont tous applaudi », se souvient-il. 

Stephen Triffitt venait de réinventer The Voice – la voix, pas l’émission : « Je me suis dit alors que j’étais sauvé si les musiciens de Frank Sinatra m’adoubaient. » Il en accueille désormais certains dans son orchestre. Qui lui en veulent à peine d’être anglais. « Beaucoup parmi ses musiciens l’étaient ! » s’amuse le chanteur tiré à quatre épingles dans un costume trois pièces relevé d’une cravate orange.

Après Las Vegas, le chanteur a tenu le rôle de Frank Sinatra dans un spectacle du West End intitulé The Rat Pack Live from Las Vegas. Après quatre ans et demi à essaimer dans Londres, le show est parti sur les routes en Europe puis sur le continent américain durant cinq ans. « Ensuite, j’ai entamé une tournée solo, où je recréais sur scène l’album Sinatra Live at the Sands avec un big band de 17 musiciens », explique-t-il. Capté en 1966 dans l’ancien hôtel Sands de Las Vegas, cet album est devenu un classique de Frank Sinatra. Inutile d’avoir fait Saint-Cyr : 22 titres s’ouvrant par Come Fly With Me servi par Count Basie et son orchestre sur des arrangements de Quincy Jones. À genoux, punaises ! Les autres pouvaient aller se rhabiller.

Une relcture exigeante

Il y a une dizaine d’années, le public parisien de l’Olympia a déjà pu savourer cette relecture exigeante du répertoire, comme d’autres spectateurs non moins honorables avaient déjà pu se faire saigner les mains à force d’applaudir ce troublant sosie vocal de Sinatra, du Prince Philip à Victoria et David Beckam à l’occasion du baptême de leurs rejetons, dans leur luxueuse demeure malicieusement baptisée Beckingham Palace. Stephen Treffitt a également pu ravir son public avec un quartet tout autant qu’avec l’Orchestre symphonique de la BBC pour une de ses fameuses soirées Friday Night is Music Night.

Il pouvait prendre n’importe quelle chanson et la transformer en un énorme swing avec son big band

En ce moment, All my Tomorrows est sa chanson préférée : « Elle parle d’un homme qui ne possède rien mais qui se promet de prendre soin de l’amour de sa vie et de tout lui donner quand il aura fait fortune. » Il paraît que Frank Sinatra, l’un des rares à pouvoir détrôner les Beatles avec une nouvelle chanson, détestait Strangers in the Night et My Way ! Ce n’est pas l’avis de tout le monde a priori. 

« On parle de son timbre, de ses intonations, de sa respiration. Mais tous ces succès ne reposent pas uniquement sur sa voix, nous explique Stephen Triffitt. Ils répondent à une combinaison subtile d’arrangements et d’orchestrations. Il pouvait prendre n’importe quelle chanson et la transformer en un énorme swing avec son big band. Et tout cela avec un art inégalé pour raconter des histoires. Frank Sinatra racontait des histoires, et des histoires qui donnent du baume au cœur. » Sinatra reviendra ainsi nous sortir de notre morosité à la salle Pleyel. Après le concert, le chanteur s’octroiera même peut-être un verre de whisky, comme son double d’Amérique, grand amateur de Jack Daniels : « Il aimait le Chivas Regal. Moi, je préfère le whisky irlandais. »


En concert le 22 novembre à Paris, salle Pleyel. Et en tournée : le 22 mai au théâtre municipal de Denain, le 23 mai au théâtre Le Colisée de Lens, le 20 juin au Jazz’Opale festival de Neufchâtel-Hardelot, le 25 septembre au théâtre Le Normandy au Havre.