Notre-Dame de Paris : 500 choristes pour une messe unique

Nov 13, 2025 | Paris

Chut ! Ça chuchote et ça chahute, du côté des sopranes, un temps désœuvrées, pendant que les basses retravaillent un passage délicat. Nous sommes dans la chapelle de l’ENC-Blomet, à Paris, dans le 15e arrondissement, mi-octobre. Chaque pupitre doit hausser son niveau, avant de chanter rassemblés, en attendant la grande formation : dans un mois, la chorale de l’École normale catholique menée à la baguette par Isabelle Niel se produira à Notre-Dame de Paris. Ce samedi 15 novembre, rejoints par quatre autres établissements, ils seront 500 à chanter à 9 h 30 la Missa pro Europa de Jacques Berthier, l’Ave Verum de Mozart, le Cantique de Jean Racine de Gabriel Fauré, en admirant la pierre blonde de la cathédrale restaurée, qu’ils découvriront pour la plupart… même pour certains Parisiens impatients, qui s’en confessent – on ne donnera pas de nom !

Quelques lycéens se sont joints pour l’occasion à la répétition des parents et racontent volontiers la genèse de cette aventure, dans la salle des profs, émoustillés d’avoir accédé à ce sanctuaire habituellement interdit. Si Victoire a participé à la chorale tout son collège, Jean n’a rejoint les rangs qu’en troisième, « car l’option chant choral rapportait des points au brevet ! se marre le lycéen. J’ai beaucoup aimé à partir de la seconde, c’est autour de projets qu’on se soude. On ne se connaissait pas, mais ils sont devenus de grands amis ! » sourit-il en désignant Hyacinthe, basse comme lui, et les sopranes Colombe et Victoire, camarades de terminale à « Blomet ».

Chacun a son œuvre préférée : si l’Ave Maria de Caccini fait l’unanimité, « c’est un peu l’hymne de l’ENC, on l’a chanté depuis la sixième », indique Victoire, Hyacinthe affiche sa préférence pour « le magnifique Cantique de Jean Racine ».

Une aventure collective

Les choristes adultes sont enseignants ou parents d’élèves. Vincent a été inscrit par sa fille quand elle est entrée à la chorale ; Antoine, père de deux enfants en maternelle et en primaire, a cédé à l’appel d’une affiche, y voyant une occasion de s’investir dans la vie de l’école. Certains lisent la musique, d’autres l’apprennent surtout à l’oreille : Claire-Marie Auger, professeur d’histoire-géographie, soprane et joueuse de flûte traversière, s’appuie sur ses années de conservatoire. Claire, mère d’un lycéen, mémorise les morceaux en les écoutant assidûment – elle s’est aussi occupée de l’accueil des 400 choristes qui débarqueront à Paris, et seront tous hébergés au même endroit.

À l’ENC se joindront le chœur Anguélos, de l’ensemble scolaire Chevreul Blancarde, à Marseille, la chorale Ars Longa du groupe Chevreul Lestonnac, de Lyon, et les plus jeunes formations, la maîtrise de l’Institution Beaupeyrat, de Limoges, et la chorale de l’Institution Notre-Dame de Pamiers. Ces cinq établissements appartiennent au réseau de la Compagnie Marie Notre-Dame (CMND), qui revendique « treize groupes scolaires, 12 000 élèves, une même vision ».

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La congrégation religieuse du même nom a été fondée par sainte Jeanne de Lestonnac, religieuse bordelaise du XVIIe siècle, nièce de Montaigne, inspirée de la spirtitualité de saint Ignace de Loyola, le projet éducatif associe religieuses et laïcs. La musique y tient une bonne place, comme « aventure collective » qui apprend « l’écoute, la respiration et la juste posture au sein du groupe », loue Guido De Palma, délégué de tutelle de la CMND.

Un travail de précision

C’est particulièrement le cas à Lyon, où le maître de chœur Christophe Pizzutti rappelle l’ampleur du défi : « On arrive le vendredi soir, on n’a qu’une seule répétition, puis le samedi matin la messe à Notre-Dame, un petit raccord l’après-midi, et Saint-Sulpice le soir ! » Avec ses pairs, ils ont beaucoup travaillé en visio, mais pouvaient aussi s’appuyer sur « quelques rassemblements précédents, des tournées qui ont offert l’occasion de se rencontrer, avec Marseille, ou ceux de Limoges qui sont venus à Lyon… Certains se connaissent déjà ! »

« Du CM2 au post-bac, chacun trouve une place sans être noyé dans une masse »

Le chœur Ars Longa a cent dix ans et vient de vivre sa vingtième rentrée sous la direction de Christophe Pizzutti, qui pensait rester un an au départ, mais qui a mis en œuvre avec joie la philosophie qui anime l’établissement Chevreul Lestonnac : « On ne peut pas dire non à un enfant qui veut chanter. » « Chacun trouve une place, sans être noyé dans une masse, précise le maître de chœur. Du CM2 au post-bac, certains élèves ont deux, quatre, jusqu’à huit répétitions par semaine, les 30 à 40 les plus assidus font un travail de précision plus exclusif, mais d’autres ne chantent qu’une fois par semaine, pendant une heure, avec un répertoire adapté. » C’est une ruche, poursuit Christophe Pizzutti, « où l’on butine la musique sacrée ou profane, les grandes pièces du répertoire, mais aussi des œuvres oubliées depuis des décennies, voire des siècles », qu’il déniche et dont il déchiffre les partitions avec ses élèves, sensibles au défi de chanter des motets délaissés de Luigi Cherubini ou de Guy de Lioncourt.

Deux cents Lyonnais feront le déplacement, dont une vingtaine d’anciens qui continuent à participer à la maîtrise en parallèle de leurs études ou premiers emplois. Matthieu fait ainsi le voyage depuis Montréal où il est en stage. « Sa famille lui a offert l’aller-retour, au lieu de rentrer à Noël, salue Christophe Pizzutti. Après l’incendie de la cathédrale, on avait proposé des cours sur la musique à Notre-Dame de Paris, là où la polyphonie est née… Matthieu les avait suivis, sans imaginer alors qu’il y chanterait un jour ! » Le rêve qui approche était celui de Guido De Palma, dévoile le maître de chœur lyonnais impatient : « Il m’a dit : “Viens avec le maximum d’élèves, offre-leur cette chance !” »

« La musique élève, rassemble et transforme »

Enjouée, Stéphanie Marc, chef de chœur de Pamiers,  estime que ce nouveau répertoire est assimilé. à Saint-Sulpice, à 20 h 30, les choix de chaque chorale – Bach, Haendel, Saint-Saëns… – alterneront avec le répertoire commun, comme le Gloria de Vivaldi… Une polyphonique résonance éclatante d’« un projet né du terrain et du cœur », loue la Compagnie de Marie Notre-Dame, fière de « croire que la musique élève, rassemble et transforme. »