Psychiatre et anthropologue, Darja Djordjevic travaille au Harlem Hospital affilié à la faculté de médecine de l’Université de Columbia à New York. Elle est aussi membre du laboratoire Brainstorm (The Stanford Lab for Mental Health Innovation). Elle interviendra jeudi 2 octobre à 19 heures avec le professeur Bruno Millet à la salle de la Salicorne, à Saujon, sur l’impact des réseaux sociaux et de l’Intelligence artificielle sur la santé mentale dans le cadre de l’événement organisé par les Thermes de Saujon « La santé mentale pour tous ».
Y a-t-il un lien, aujourd’hui, entre réseaux sociaux et santé mentale, et si oui pourquoi ?
Aux États-Unis, il existe de nombreuses preuves qu’une crise de santé mentale chez les jeunes a commencé à s’aggraver de manière critique au moment même où les réseaux sociaux ont gagné en importance, vers 2010. Il existe une association entre leur utilisation excessive et le développement de troubles. En France, on s’inquiète également de l’existence d’associations et de corrélations similaires. Cela s’explique par le fait que le temps passé sur les réseaux sociaux nous éloigne des activités et interactions, et qu’il a certains effets, comme d’amener les individus à se comparer davantage ou à adopter des comportements malsains, au point d’être nuisibles. L’interaction numérique commence à remplacer l’interaction en face-à-face, et cela peut en réalité conduire à l’isolement.
Est-ce uniquement nocif ou peut-il y avoir des bienfaits ?
Ce n’est pas uniquement nuisible. C’est un mode de communication majeur de notre époque contemporaine. Les réseaux sociaux offrent la possibilité de connecter des personnes issues de milieux très divers à travers les distances temporelles et géographiques ; ils peuvent créer des communautés autour d’identités et d’intérêts partagés. Il a été démontré que les réseaux sociaux peuvent être bénéfiques pour la santé mentale et le bien-être de certains groupes minoritaires, comme les jeunes LGBTQ +, entre autres. Ils peuvent constituer un outil puissant de communication, d’activisme et de plaidoyer. Mais les avantages des réseaux sociaux ne devraient être mis en avant que dans le cadre d’une utilisation modérée et bien réfléchie.
Est-ce un phénomène qui touche essentiellement les jeunes ?
C’est un phénomène qui touche les jeunes comme les adultes. Davantage de recherches ont été menées sur ses effets chez les jeunes que chez les adultes, mais les questions d’exposition et de risque concernent les deux populations. En premier lieu, le cortex préfrontal est encore en développement chez les jeunes, et ce jusqu’à l’âge de 25 ans. Cette zone du cerveau est très importante pour le contrôle de soi et la prise de décision, ce que l’on appelle globalement les fonctions exécutives. Pour cette raison, les enfants, les adolescents et les jeunes adultes sont plus vulnérables à l’impulsivité et à de mauvaises prises de décision, ce qui rend les réseaux sociaux particulièrement risqués pour eux. Ces derniers ont été conçus pour encourager une utilisation maximale et il existe très peu de garde-fous. Les jeunes peuvent facilement être exposés à des contenus explicites concernant le sexe, la violence et la consommation de drogues, entre autres.

D. D.
Comment sortir de cette addiction et que dit-elle de notre société ?
Il faut identifier les déclencheurs de l’utilisation des réseaux sociaux, établir des limites claires, remplacer cette habitude, la rendre moins pratique, redéfinir sa relation avec ceux-ci et répondre à des besoins psychologiques et sociaux plus profonds. Il convient également de réfléchir aux domaines de la vie qui ont été affectés par l’addiction et à la façon dont on passait son temps avant que l’addiction ne se développe. Les entreprises, quant à elles, doivent réformer les plateformes et intégrer des garde-fous de sécurité. Ce type d’addiction révèle la nature vaste et mondiale des risques liés aux réseaux sociaux. Notre attention est devenue une marchandise à capter dans un ordre capitaliste néolibéral tardif, et les réseaux sociaux ont été conçus pour être addictifs. Avec la vie numérique, la déconnexion et l’isolement se sont accrus. La communauté est souvent remplacée par l’interaction digitale. Nous observons une crise d’anxiété et de dépression collectives, tant en France qu’aux États-Unis.
Les parents ont-ils un rôle à jouer dans la lutte contre cette addiction ?
Oui. Les parents ne devraient pas avoir peur de fixer des limites et des règles concernant l’utilisation des réseaux sociaux. Ils doivent garder le contrôle et surveiller l’usage. Ils devraient également utiliser les contrôles parentaux disponibles sur les applications et les appareils numériques, lorsque cela est possible. Les parents doivent être proactifs en parlant à leurs enfants de leur utilisation de ces réseaux.
Conférence sur l’impact des réseaux sociaux et de l’Intelligence artificielle sur la santé mentale jeudi 2 octobre de 19 heures à 21 heures, salle La Salicorne à Saujon. Entrée gratuite.

