La Rochelle : les graffitis de la souffrance et de la Seconde Guerre mondiale sublimés en œuvres d’art

Mai 3, 2025 | Royan

Peu de Rochelais connaissent les détails de l’histoire de l’hôpital psychiatrique Marius-Lacroix. « L’hôpital des aliénés de La Rochelle » a été fondé en 1829 dans le village de Lafond, aux portes de la ville, avant qu’il ne devienne le quartier que l’on connaît tous aujourd’hui. « Avant la construction de l’hôpital psychiatrique, les malades relevant de notre territoire étaient soignés soit à l’hôpital Saint-Louis, soit dans les hospices locaux, en prison ou dans des unités spécialisées pour les malades les plus difficiles », explique Clément Larcher, responsable des affaires générales à Marius-Lacroix.

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Cette gravure de navire réalisée dans la pierre a été découverte dans les combles de l’hôpital.
Cette gravure de navire réalisée dans la pierre a été découverte dans les combles de l’hôpital.
Yannick Picard

Pendant plus d’un siècle, l’hôpital a gardé ses activités exclusivement psychiatriques jusqu’à ce que, durant la Seconde Guerre mondiale, il soit réquisitionné par les Allemands en 1940 et utilisé comme prison, principalement pour y détenir des résistants et des familles juives. « On estime à plus d’un millier le nombre de personnes qui y ont transité durant la guerre. Si certains y ont été simplement questionnés puis libérés, d’autres y ont subi interrogatoires, tortures et actes de barbarie avant d’être incarcérés, envoyés dans des camps de concentration ou directement condamnés et fusillés », poursuit Clément Larcher. Parmi les plus notables passés à l’ombre de ses murs figurent Léonce Vieljeux, Anne-Marie Epaud, Marcel Deflandre, Marie-Noémie Durand, Armand Bouffenie, Marie-Odette Gorin, Marius Lacroix ou encore Marcelline Emonin.

Après avoir réalisé une empreinte conforme à l’original en utilisant la photographie et la découpe laser, l’artiste la transpose dans le verre.
Après avoir réalisé une empreinte conforme à l’original en utilisant la photographie et la découpe laser, l’artiste la transpose dans le verre.
Yannick Picard
L’artiste a repéré une cinquantaine de graffitis laissés à même la pierre par ceux qui ont souffert à l’ombre de ces murs

Après la fin du conflit, l’hôpital fut encore quelques années utilisé comme centre de détention, pour les Allemands prisonniers cette fois, avant de redevenir un hôpital psychiatrique. Henri Cons fut le premier directeur non-médecin de l’établissement, chargé de le rouvrir en 1949. Malgré tout, au sous-sol du bâtiment administratif, une douzaine de cellules sont en vis-à-vis. « C’est là où les Allemands torturaient leurs prisonniers », indique Clément Larcher.

En 1955, les médicaments neuroleptiques arrivent sur le marché et révolutionnent la psychiatrie, libérant les malades et leur permettant de recouvrer une vie à l’extérieur du centre de soins. L’hôpital de Lafond, dont la connotation populaire locale était devenue trop négative, est alors renommé l’hôpital Marius-Lacroix.

Le visage émouvant d’une petite fille.
Le visage émouvant d’une petite fille.
Yannick Picard

Depuis 2019, l’hôpital abrite dans un de ses bâtiments le collectif d’artistes « Essence Carbone » qui permet aux patients et de profiter d’animations et d’activités culturelles. Huit artistes dont le plasticien Mathieu Duvignaud font vivre ce joli projet. Entre 2022 et 2023 l’artiste a repéré une cinquantaine de graffitis laissés à même la pierre par les personnes qui, au détour de l’histoire, ont souffert à l’ombre de ces murs. Résistants, futurs déportés ou simple malade, difficile de savoir, tant le salpêtre a rongé certaines gravures. « Je n’ai exploré que cinq bâtiments. J’ai retrouvé des écrits comme “la France vaincra” ou bien encore des signes de l’armée polonaise. Le plus beau pour moi reste un bateau que j’ai découvert dans les combles d’un bâtiment », confie Mathieu Duvignaud.

L’ancien hôpital des aliénés a été créé en 1829.
L’ancien hôpital des aliénés a été créé en 1829.
Yannick Picard

Après en avoir réalisé une empreinte conforme à l’original en utilisant la photographie et la découpe laser, l’artiste les a thermoformées dans le verre et créé une œuvre originale retraçant l’histoire de l’hôpital. Cette technique consiste à transposer en trois dimensions des éléments graphiques par une cuisson lente du verre. La suite de l’histoire se poursuit à une centaine de mètres de l’hôpital psychiatrique dans l’atelier de l’établissement et service d’accompagnement par le travail (Esat) du Treuil Moulinier. Une quinzaine de moulages seront enchâssés dans une structure en bois par les travailleurs de la structure. « Nous avons toujours des projets valorisants pour eux. Nous mettons toujours en avant leurs compétences », assurent Xavier Primas, le chef d’atelier, et Delphine Loffredo, la cadre socio-éducative de l’Esat.

Cette œuvre intitulée « Fragments » sera exposée de manière permanente et en accès libre, dans l’entrée de l’hôpital à partir du 8 mai prochain. À noter que l’hôpital Marius-Lacroix possède également un musée de la psychiatrie qui se visite uniquement sur rendez-vous.